Un Occident pauvre comme Job

Pour les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni et le Canada, l’affaire est entendue. Seule une confrontation musclée avec la Russie et la Chine fera reculer leurs irascibles autocrates Vladimir Poutine et Xi Jinping. Dans un rare unanisme, ils viennent de décréter des sanctions économiques contre des officiels chinois et russes pour violations de droits humains. Il n’est pourtant pas difficile d’expliquer pourquoi ces mesures sont, au mieux, futiles et, au pire, dangereuses.

D’une part, si de telles mesures tendent à devenir un outil favori de la politique étrangère occidentale au cours des dernières années, leur effet réel sur le comportement des États reste à démontrer. En d’éprouvantes sanctions contre leur pays, Poutine et Xi continuent de développer une intolérance maladive envers le moindre défi à leur pouvoir autoritaire.

D’autre part, de telles mesures ne feront qu’accroître l’hostilité entre les protagonistes. La Chine (avec 250 milliards $) dépense seulement un tiers du budget de la défense des États-Unis et celui du renseignement américain (85 milliards $), à lui tout seul, est supérieur aux dépenses totales de défense de la Russie. Un conflit ouvert entre eux est peu probable, mais il n’est pas pour autant impossible.

La question posée ici n’est pas de savoir si les dernières sanctions annoncées contre Pékin et Moscou sont moralement justifiées, mais plutôt si elles feront une différence dans leur comportement. L’histoire de l’émergence et du déclin des empires chinois au cours des 4000 dernières années suggère qu’un éventuel changement en Chine est beaucoup plus susceptible de résulter de pressions et de contradictions internes que des efforts mêmes d’acteurs extérieurs.

L’objectif de Joe Biden devrait être la désescalade, et non des tensions inutiles. La bonne réponse à la Russie et à la Chine serait surtout, pour ainsi dire, un pivot vers la diplomatie. La coopération, comme l’accord entre Biden et Poutine pour la relance du nouveau Traité de réduction des armements stratégiques (START), a par exemple été saluée comme une décision intelligente.

Pour les États-Unis et l’Union européenne, les sanctions économiques peuvent paraître un puissant outil de coercition contre des comportements malins, qu’il s’agisse de cyberattaques, de violations des droits de l’homme ou de violations de la souveraineté de pays. Avec un total de 37 billions $ entre eux, les États-Unis et l’UE détiennent environ 42% de la richesse mondiale. Commercer avec eux revêt pour un pays ou multinationale la valeur de l’oxygène pour le corps humain.

Des décennies de recherche en science politique démontrent pourtant les limites de ce levier commercial, surtout lorsqu’un gouvernement estime qu’il poursuit un intérêt national fondamental. Par exemple, les sévères sanctions économiques n’ont pas poussé Poutine à renoncer à l’annexion de la Crimée, et ne l’ont pas dissuadé de rééditer en 2020 sa tentative de 2016 d’influencer l’issue de la présidentielle américaine.

La Chine a réagi aux récentes sanctions coordonnées occidentales contre les atrocités au Xinjiang en décidant ses propres sanctions contre des politiciens allemands et chercheurs suédois, parmi d’autres cibles. Pékin ne craint manifestement pas de faire dérailler l’accord global sur l’investissement qu’il vient de signer avec l’UE. Et la Russie et la Chine font front commun contre les sanctions occidentales.

Non seulement les sanctions ont donc peu d’effet sur le comportement des pays ciblés, des études révèlent également qu’elles nuisent le plus souvent aux intérêts économiques des pays qui en imposent. Le cas de la Chine illustre bien cet argument. Son marché intérieur a considérablement contribué à enrichir les entreprises et multinationales américaines, tout en restant une autocratie.

Y compris les analystes américains admettent généralement que l’essor de la Chine a été à l’origine d’un boom économique pour les États-Unis et d’autres économies plus développées, comme le Japon, la Thaïlande et l’Allemagne.

Si l’on peut convenir que les États-Unis et leurs alliés doivent aujourd’hui tenir tête à la Chine sur certaines questions, force est de constater que l’approche musclée de Donald Trump n’a fait qu’accroître l’animosité et réduire les investissements et les achats chinois aux États-Unis, avec de graves conséquences sur les conditions de vie des Américains.

En revanche, le déficit commercial évoqué par Trump pour justifier sa guerre commerciale est resté astronomique, les usines américaines sont restées à l’étranger, il n’y avait pas de fin aux violations des droits de l’homme en Chine, et l’influence de la Chine a considérablement augmenté à l’échelle mondiale.

Ce serait au contraire, en partie, les vols dans le passé de la propriété intellectuelle occidentale qui auraient permis aux entreprises chinoises de développer aujourd’hui leur propre propriété intellectuelle dans les technologies 5G et l’intelligence artificielle.

Le maintien d’un régime irréfléchi de sanctions économiques, bien que politiquement correct, risque de rendre un Occident déjà ruiné pauvre comme Job, alors même que la collaboration solidaire entre grandes puissances autoritaires pourrait en faire riches comme Crésus!