Quelle joie à l’idée de pouvoir célébrer Pâques dans nos églises cette année. Il y a un an, le téléviseur ou la tablette a remplacé le chœur de l’église: notre regard était fixé sur un écran. Cette année, nous allons pouvoir nous rassembler avec d’autres paroissiens. Au moment d’entrer dans la semaine sainte, j’ai une pensée pour les paroissiens qui ont vu leur église fermer au cours des derniers mois.

Ce qui était impensable il y a quelques années devient de plus en plus fréquent: des paroisses doivent consentir à fermer leur église. Il n’y a plus assez d’argent pour la garder ouverte! Il n’y a plus assez de fidèles pour l’animer. C’est une réalité pénible et éprouvante vécue par plusieurs. La liste s’allonge malheureusement d’année en année: Bathurst-Est, St-Léonard-Parent, Dundee, Athlolville, Covedell, etc.

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La fermeture d’une église, c’est un appauvrissement culturel dans un milieu. Une part de notre histoire et un patrimoine précieux disparaissent. Des bijoux d’architecture et des trésors artistiques tombent sous le pic des démolisseurs. Parce que certaines de ces églises font partie des belles de la province: solides parce qu’elles ont la rigidité des arbres de nos forêts, blanches comme des mariées, s’élançant avec grâce vers le ciel.

Les églises sont des maisons ancestrales qui renferment les souvenirs de famille. Les murs noircis par la suie des lampions ont été témoin des rites de passage: des funérailles, des mariages, les messes du dimanche, les offices du Vendredi saint, etc. Mais aussi d’événements sociaux et culturels puisque dans les petites localités, l’église a souvent la mission d’unir les gens entre eux. En perdant leur église, les communautés sont en deuil d’un lieu de rassemblement unique.

À ce deuil collectif, il y a un sentiment de perte vécu individuellement. C’est éprouvant de laisser aller une réalité dans laquelle on s’est investi. C’est difficile de voir se transformer des sécurités et des habitudes qu’on croyait immuables. Certains vivent la fermeture de leur église comme un deuil. Ils ont raison. Négliger sa peine, sa déception ou sa colère ne mène nulle part. Après avoir reconnu sa perte, il devient possible de chercher les moyens pour avancer.

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Au cours de la dernière année, je suis allé à la rencontre de paroissiens qui avaient la tâche de vider leur église. Au milieu de la nef, parmi les statues, les bancs et les chandeliers, certains se faisaient philosophes pour ne pas désespérer de l’avenir: «Ce n’est que du matériel! Il faut apprendre à ne pas s’attacher! Il faut accepter de se dépouiller.»

J’ai regardé le chemin de croix et j’ai cherché la 10e station.

Elle s’appelle «le dépouillement». Il me semble que ça décrit ce que vivent les localités qui acceptent, parfois avec compréhension, toujours avec tristesse, de fermer leur lieu de culte qui est un point de repère et un symbole puissant. C’est une épreuve qui s’échelonne dans le temps parce que la fermeture n’a rien d’instantané. C’est un long processus, avec des étapes qui sont autant de stations sur un chemin éprouvant: l’analyse de la situation ecclésiale et des options, la décision, la désacralisation, la fermeture, la vente des bancs et la conversion de l’édifice ou sa démolition.

Pour les croyants, la fermeture d’une église représente des pas à faire sur un chemin de foi. Le dépouillement n’est pas l’ultime station; il ne faut pas s’arrêter là. Ce chemin mène au Calvaire et aboutit au tombeau. Au matin de Pâques, les disciples ont découvert un tombeau vide, mais leurs cœurs étaient remplis de l’esprit du Ressuscité qui leur faisait se souvenir de tout ce qu’ils avaient vécu avec Jésus (Jn 14).

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Là où une église ferme, plusieurs paroissiens deviennent itinérants, en quête d’un nouveau lieu à apprivoiser pour en faire leur église. Il ne faut pas s’illusionner: ce n’est qu’une petite minorité qui ira célébrer dans l’église voisine appelée à devenir leur propre église. Ceux qui acceptent de le faire réalisent que le chemin peut être long avant de «trouver sa place». Au départ, on se sent déstabilisé; c’est plus qu’un changement de lieu, mais une autre manière de vivre sa foi. Avec le temps, de nouvelles connaissances et un partage de responsabilités peut ranimer l’espérance.

Pendant les célébrations du Triduum pascal cette année, certains sont en deuil de leur église. Ils vont chercher une autre manière pour vivre les jours saints. Peut-être en allant dans une église, ou en prenant un autre chemin pour vivre une foi qui se cherche, parce qu’elle a été secouée. Lorsque nos croyances sont ainsi mises à l’épreuve, nous sommes en communion avec les disciples déçus des jours saints qui ont de la difficulté à croire qu’il fallait que tout cela arrive pour entrer dans la vie du Royaume (Lc 24).

Dans plusieurs communautés, l’église est vide. Comme le tombeau. Mais les cœurs sont remplis. Personne ne peut enlever les souvenirs, ni faire disparaître l’espérance. C’est ce que je souhaite aux paroissiens qui ont encore mal à leur Église: que les souvenirs ne soient pas un prétexte pour se réfugier dans une passé révolu, mais pour rester fidèles à l’avenir. Un passage est possible lorsqu’un détachement ne mène pas à l’oubli, mais à la prise en soi d’un héritage précieux. Pâques est possible.

Bonne semaine sainte!