Ce que prouve la Birmanie

S’il devait exister encore des gouvernements occidentaux à être optimistes quant à leur hégémonie dans l’ordre mondial émergent, l’arrogante prise de pouvoir au Myanmar (Birmanie) par l’armée début février aurait purement et simplement balayé cet optimisme. À ce jour, le nombre de morts consécutif à la brutale répression des protestations populaires qui ont suivi a atteint plus de 500, selon des estimations conservatrices.

La pression internationale s’intensifie. Les États-Unis suspendent un accord commercial avec le pays, exigeant le rétablissement du gouvernement démocratique dirigé par la lauréate du prix Nobel de la paix de 1991, Aung San Suu Kyi.

Les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne et l’Union européenne imposent également des sanctions aux généraux militaires. La condamnation d’organisations internationales, comme les Nations Unies, a été unanime.

Il est toutefois très peu probable que cette méthode, qui a piteusement échoué dans le passé, fonctionne aujourd’hui. En 1988, les États-Unis et d’autres pays occidentaux avaient imposé des sanctions radicales et des embargos commerciaux contre le Myanmar. Celles-ci n’avaient guère assoupli l’emprise des militaires sur le pouvoir.

Or, il peut paraître inhumain d’imposer des sanctions aujourd’hui, au moment même où le Myanmar est aux prises avec un ralentissement économique et une pauvreté croissante due au COVID-19. Elles nuiront davantage à l’économie exsangue du pays et à sa population civile démunie.

Le désarroi occidental s’explique par une autre lourde tendance émergente dans la diplomatie des gouvernements de l’Asie du Sud-Est. Lorsque les gouvernements américains et d’autres gouvernements occidentaux font pression sur eux sur les questions des droits de l’homme et le recul démocratique, ils se tournent vers la Chine pour y échapper.

Le Myanmar a longtemps été dirigé par une junte militaire depuis son indépendance en 1948 après la domination coloniale britannique. La junte s’est dissoute de manière inattendue en 2011 et a créé un Parlement civil pour une période de transition. L’ancien bureaucrate de l’armée et premier ministre Thein Sein a été nommé président.

L’espoir était permis en 2015 lors des premières élections véritablement démocratiques de l’histoire de ce pays de 57 millions d’habitants. Le parti d’opposition de longue date, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), dirigée par Aung San Suu Kyi, a remporté une majorité dans les deux chambres du Parlement. Htin Kyaw, son confident de longue date, élu président.

Fille du héros de l’indépendance, le général Aung San, elle est devenue la dirigeante de facto du Myanmar (la constitution l’empêche d’assumer la fonction de président), après plus de quinze ans en prison et assignée à résidence jusqu’en 2010.

La Tatmadaw (forces armées) reste néanmoins dominante. Dirigeants militaires et civils, y compris Suu Kyi, font l’objet d’une condamnation internationale pour les violations continues des droits de l’homme et les violences brutales contre les musulmans rohingyas dans l’État occidental de Rakhine. L’ONU parle même d’«intention génocidaire».

De nouvelles élections sont organisées en 2020. Malgré des irrégularités (comme la privation du droit de vote des Rohingyas) les ayant entachées, le parti de Suu Kyi (LND) a remporté une nouvelle victoire massive.

Le parti proche des militaires, l’Union pour la solidarité et le développement (USDP en anglais), n’a remporté que 33 des 476 sièges disponibles, contre 396 pour la LND. Alléguant de fraudes électorales, les militaires humiliés ont organisé le coup d’État de février.

Ce putsch est un cinglant revers pour les puissances occidentales, les États-Unis en tête. L’administration Obama avait activement encouragé l’ouverture démocratique au Myanmar. La transition démocratique au pays coïncidait avec un épaississement des relations avec les démocraties occidentales et un recul de l’influence étouffante de la Chine frontalière.

La junte militaire birmane semblait même initier la transition démocratique parce qu’elle était suspicieuse de la chaleureuse étreinte chinoise, et voulait s’ouvrir à d’autres pays. Cruelle ironie. Dans la mire des manifestants birmans, la Chine profitera vraisemblablement de l’aliénation du Myanmar par l’Occident, comme elle l’a déjà fait à la suite de la crise des Rohingyas.

La Chine a été le plus grand partenaire commercial du pays et son plus proche allié diplomatique ces dernières années. Au Conseil de sécurité de l’ONU, elle évite (avec la Russie) tout immixtion dans les «affaires internes» du Myanmar. Elle a financé des projets d’infrastructure et d’énergie dans tout le pays dans le cadre de son initiative des nouvelles routes de la soie.

Le pétrole et le gaz naturel traversent les pipelines entre le Myanmar et la Chine. Pékin travaille à la création d’un corridor économique Chine-Myanmar dans l’État de Rakhine pour relier la province chinoise enclavée du Yunnan à l’océan Indien.

Premier test de politique étrangère pour Joe Biden, la Birmanie lui aura appris une amère leçon: révolu le «moment unipolaire» américain au profit d’un ordre mondial post-occidental complexe, dans lequel le « consensus » libéral américain est remis en question par celui illibéral chinois.