Des Acadiens au service des Planters

C’était l’ironie suprême du Grand Dérangement. Après avoir été chassés de leurs terres, un grand nombre d’hommes acadiens ont été contraints de venir en aide aux nouveaux occupants venus de la Nouvelle-Angleterre, incapables de réparer et d’entretenir les digues et les aboiteaux, essentiels à l’exploitation de leur ferme.

En 1760, cinq ans après le début de la Déportation, il y avait toujours des centaines d’Acadiens prisonniers dans différents forts de la Nouvelle-Écosse. Soit ils avaient été capturés pendant ces années de chasse à l’homme, soit ils s’étaient rendus à l’ennemi après des années de privation et de misère.

Cette année-là, les premiers colons de la Nouvelle-Angleterre, appelés «Planters» (Planteurs), arrivent. Il y en aura environ 8000 durant la décennie, la plupart motivés par l’attrait de ce qui était de plus en plus difficile à obtenir chez eux: des terres.

En avril 1760, un premier groupe – environ 50 hommes, femmes et enfants – arrive du Massachusetts à Annapolis Royal à bord du Charming Molly, suivi, en juin d’une flottille de 22 navires en provenance du Connecticut. Des colons du Rhode Island débarquent à peu près au même moment. C’est une nouvelle Nouvelle-Angleterre qui prend forme.

Les premiers Planters s’installent surtout sur les anciennes terres acadiennes de la vallée d’Annapolis et dans les régions de Grand-Pré, Rivière-aux-Canards et Pisiguid, appelés région des Mines.

Les nouveaux venus ne perdent pas de temps à s’organiser dans leur nouvel environnement. Les colons de Falmouth, près de Windsor (Pisiguid), tiennent en juin leurs premières rencontres de propriétaires, peu après leur arrivée du Rhode Island. On peut lire dans le compte rendu d’une de ces réunions que des «mesures ont été prises pour distribuer systématiquement les maisons et les granges autrefois occupées par les Acadiens, ainsi que d’attribuer équitablement le bois de chauffage qu’ils avaient entreposé.» Cela laisse entendre que, contrairement à ce qui est parfois véhiculé, certaines maisons acadiennes avaient survécu à 1755.

Pour le gouverneur Charles Lawrence, c’était l’aboutissement d’un grand rêve: remplacer les Acadiens catholiques par des colons protestants. Mais la démarche s’avère difficile. En novembre 1759, de fortes tempêtes ont abîmé les digues et les aboiteaux. L’eau salée de la mer avait inondé les marais, ce qui rendait l’agriculture impossible.

Le pragmatisme «à la Lawrence»

C’est alors que Lawrence conçoit un plan digne de lui: comme les Acadiens sont les experts dans ce domaine et qu’ils sont «disponibles», si on peut dire, on les enverra réparer le tout. Ce sera son dernier tour de piste et dernier acte de nuisance envers les Acadiens puisque Lawrence va mourir soudainement d’une pneumonie en octobre 1760, à l’âge de 51 ans.

C’est son lieutenant-gouverneur, Jonathan Belcher, qui va lui succéder – le temps que Londres nomme un nouveau gouverneur – et qui va mettre le plan à exécution. Belcher était également juge en chef et chef de la Nouvelle-Écosse. C’était l’un des grands acteurs du Grand Dérangement, ayant, entre autres, présenté au conseil colonial le 28 juillet 1755 l’acte d’accusation envers le peuple acadien justifiant leur Déportation.

Belcher envoie alors des hommes acadiens et leur famille qui étaient prisonniers à l’île George, à Halifax et au fort Cumberland (ancien fort Beauséjour), au fort Edward, à Windsor et au fort Anne, à Annapolis Royal (Port-Royal) «où ils pourront être logés sous bonne garde et employés à maintenir les digues», dit-il.

On estime à environ 120 le nombre d’Acadiens qui procèdera à ces travaux ingrats et – on peut supposer – humiliants pour eux, en 1761 et 1762. Ils recevaient très peu d’argent pour cette besogne; parfois rien du tout.

L’aide inestimable apportée par les Acadiens aux Planters n’empêche pas Belcher de multiplier les tentatives pour les déporter. Le commandant en chef des forces britanniques en Amérique du Nord, et vainqueur de Montréal, Jeffrey Amherst, répète dans plusieurs lettres qu’il ne croit pas que les Acadiens constituent une menace. Londres est également sourde aux demandes de Belcher.

Une attaque qui a des répercussions

Tout va basculer cette année-là, lorsque les troupes françaises prennent momentanément possession du port de Saint-Jean, à Terre-Neuve. Jonathan Belcher cède à la panique. Il craint que cette victoire française amène les Acadiens et les Mi’kmaqs à se soulever.

Puis, le bruit court à Halifax que les Acadiens travaillant sur les digues reprennent de l’audace et tiennent des propos menaçant envers les Planters. Belcher décrète la loi martiale, rien de moins, et force les hommes acadiens détenus à Annapolis Royal et à Windsor de marcher à Halifax.

Le Conseil l’empresse de les expulser, malgré l’opposition des autorités supérieures. Belcher n’a pas besoin de se laisser convaincre. Le 18 août 1762, environ 600 Acadiens, hommes, femmes et enfants, sont mis à bord de cinq navires à destination de Boston. C’est 1755 à nouveau. Six semaines plus tard, les expulsés sont de retour à Halifax. Le Massachusetts a refusé de les accueillir, estimant avoir fait sa part cinq ans plus tôt…

Belcher est furieux et écrit à Londres. La réponse n’arrive qu’au printemps 1763. La paix entre la France et la Grande-Bretagne est signée; on considère que l’expulsion n’est plus nécessaire. Les actions de Belcher sont désavouées: il est démis de ses fonctions d’autorité, mais demeure juge en chef.

Son successeur, Montagu Wilmot, tentera à son tour de se débarrasser des Acadiens, en vain. Ceux-ci, en 1764, obtiennent formellement la permission de rester sous certaines conditions, ou de quitter la colonie.