Les petites phrases de François

La nouvelle n’a pas fait les manchettes comme elle l’aurait fait autrefois, parce que les ravages du mozusse de virus captent toujours l’attention médiatique, et aussi parce que le sujet n’a plus la cote: je parle de l’interdiction de la bénédiction catholique du mariage entre personnes de même sexe.

Gens elgébétés, aimez-vous les uns les autres autant que vous le voulez, comme l’aurait dit Jésus, mais n’espérez rien en retour de ceux qui parlent en son nom.

Voilà le message désobligeant que nous lance la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de l’Église catholique, une sorte de ministère du Vatican apparemment chargé de nous maintenir au Moyen-Âge, dans un document responsum ad dubium (réponse à un doute), comme on l’appelle.

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L’Église refuse déjà d’accorder le sacrement de mariage aux personnes de même sexe. Cette fois, par la voix de la Congrégation en question, elle rajoute une couche de glaçage acide: non seulement elle refuse de les marier, mais elle refuse également de bénir cette union. Toujours en invoquant la doctrine de l’Église.

Décidément, il y a trop de théologie et pas assez de christianisme dans cette Église. C’est à désespérer du cœur humain!

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On a beaucoup répété que le pape avait autorisé cette réponse. Il en a autorisé la publication. Nuance. Ce qui ne l’aurait pas empêché, à l’Angélus du dimanche suivant, de dénoncer «les prétentions de légalismes ou de moralismes cléricaux», allusion directe au «responsum» en question, selon des vaticanistes.

Le pape n’attaque jamais de front les conservateurs de la Curie. Il se donne une marge de manœuvre dans des petites phrases apparemment anodines qu’il laisse tomber en dehors de ce cénacle.

Mais certains éléments doctrinaux, aussi théologiques soient-ils, ne font plus le poids devant la réalité contemporaine. Ce que Jésus prêchait en son temps correspondait à la réalité de son époque.

Pourtant, si la situation des gays s’est grandement améliorée dans les sociétés occidentalisées, c’est entre autres parce que certaines valeurs du christianisme ont évolué et transcendé les époques et permis à ces sociétés d’évoluer.

Et, maintenant, au lieu de se réjouir et d’accompagner cette évolution, l’Église se raboudine dans son coin! Ö paradoxe!

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On pourrait croire que ce «responsum» fait écho à une déclaration du pape, dans un documentaire sur sa personne, lancé l’automne dernier, où il se disait en faveur d’une loi d’union civile pour les gays.

Évidemment, quelque temps plus tard, la Secrétairerie d’État du Vatican s’est sentie obligée de corriger le tir, en réaffirmant l’opposition de l’Église au mariage gay.

Ce n’est pas la première fois que le Vatican vient «nuancer» les propos du pape. Mais le pape est parfaitement aguerri à ce genre de ping-pong curial.

Lorsqu’interviewé dans l’avion qui le ramenait de son voyage au Brésil en 2013, à une question portant sur la réalité homosexuelle, le pape avait donné une réponse devenue emblématique de son pontificat: «Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?».

On a surtout retenu la fin de sa réponse. Mais en faisant référence à «une personne gay qui cherche le Seigneur», il cite textuellement l’expression utilisée dans la lettre aux évêques de l’Église catholique sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles, datée du 1er octobre 1986, et signée par Joseph Ratzinger, maintenant pape Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, où il est écrit: «Que doit faire dès lors une personne homosexuelle qui cherche à suivre le Seigneur?»

Ce n’est pas un hasard si le pape utilise les mêmes mots que ses adversaires pour induire le contraire de ce qu’ils affirment. Il sait très bien jouer au chat et à la souris avec la Curie!

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Son pontificat est émaillé de ces petites réflexions personnelles faites à voix haute qui marque sa détermination à être plus pastoral que doctrinal.

Déjà, en 2013 toujours, il avait carrément cherché à mettre en garde l’Église à ce sujet, en affirmant, dans un entretien à la revue des jésuites italiens que «ceux qui tendent de façon exagérée vers la sécurité doctrinale, qui veulent obstinément retrouver le passé perdu, ont une vision statique et qui n’évolue pas. Et de cette façon, la foi devient une idéologie parmi d’autres». Difficile d’être plus clair…

Ces petites phrases apparemment anodines lancées à tous vents, c’est le modus operandi de ce pape audacieux mais conscient du champ de mines qu’il doit franchir pour diriger cette Église en déshérence dont la Curie serait atteinte d’une quinzaine de graves maladies, selon le diagnostic du pape lui-même!

Bref: si Jésus marchait sur l’eau, François doit marcher sur des œufs… de Pâques!

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Le pape François a beau répéter que l’Église doit investir les «périphéries et sentir l’odeur des brebis», l’Église n’en délaisse pas moins cette périphérie qu’est l’univers des minorités sexuelles où l’odeur des brebis le dispute aux remugles de la discrimination émanant si tragiquement d’une Curie pharisienne.

En 2021, une vieille Église catholique sent venir sa mort par asphyxie tandis qu’un vieux pape s’évertue à ouvrir des fenêtres pour faire entrer non seulement un peu d’air, mais également les bruits et les odeurs des brebis… Ce qui en effraie plusieurs.

Mais même si elles peuvent saisir la promesse des petites phrases du pape François, les personnes elgébétées ne se bousculent pas au portillon. Comme la plupart des gens à qui l’Église a fermé ses portes, elles ne reviendront jamais.

Mais, heureusement, il existe d’autres dénominations tout aussi chrétiennes qui osent interpréter avec plus de charité le message du Christ!

Ces églises ne font pas autant dans les pompes et cérémonies grandioses, mais leur message est pas mal plus accueillant et pas mal plus authentique. Comme les petites phrases du bon pape François.

Han, Madame?