Entre les casseurs et l’espoir

Oui, on a hâte que la pandémie disparaisse! Il y a même des gangs de sans-génie qui sont tellement pressés d’en finir avec cette pandémie qu’ils ont déjà commencé à fracasser des vitrines de boutiques à Montréal. Sans doute pour en chasser ce virus qu’on ne saurait voir…

J’en ai eu des échos «live», car de mon appartement j’entends le concert des klaxons des voitures de flics quand se produisent de tels incidents. Et comme, dernièrement, il y avait eu des manifs anti-masques pas loin de chez moi, j’ai pensé, samedi et dimanche soirs, que c’était encore les sans-masques qui voulaient se faire remarquer. C’est réussi.

Bon, il y a de la surenchère, car aux sans-masques se joignent maintenant des casseurs. On ne se contente plus de cracher à bout portant qu’on en a marre des mesures sanitaires: maintenant, on casse. Nous voici coincés entre vaccination et vandalisme!

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Cependant, à cet égard, rien de nouveau sous le soleil.

Car, pendant la peste noire qui, en l’espace de cinq ans au milieu du 14e siècle, fit plus de 25 millions de morts en Europe, toutes sortes de débordements eurent lieu. Les casseurs anti-masques de Montréal ou d’ailleurs n’ont donc vraiment rien inventé! Non seulement ne sont-ils pas à la fine pointe de la modernité, ils sont à la traîne du Moyen-Âge!

En effet, à l’époque, on associait ces épidémies à tout et son contraire: c’était ou bien Dieu qui punissait, ou bien l’œuvre du diable.

Wikipédia parle de réactions diverses, à l’époque, soit «par la fuite, l’agressivité ou la projection», ce qui ressemble à ce qui se passe de nos jours: la fuite vers la campagne, les chalets; l’agressivité des manifestants et des casseurs; la projection dans une pléthore de théories complotistes toutes plus folles et invraisemblables les unes que les autres.

Heureusement que nous sont épargnés d’autres éléments troublants de l’époque, tels que les groupes d’auto-flagellants tentant d’expier leurs péchés avant la fin du monde annoncée et attendue, ou les transes lascives collectives incontrôlables, un peu comme on pourrait en voir lors de certains «raves» où circulent des substances aphrodisiaques malheureusement non recommandées aux cardiaques. Zut.

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Bon, reprenons nos esprits et revenons au pays.

Bien que toute la population canadienne de l’Atlantique au Pacifique ait à subir les contrecoups sociaux de la pandémie, et qu’elle ait à partager collectivement les multiples frustrations qui en découlent, on doit s’efforcer de mettre les choses en perspective, en évitant les excès dramatiques.

Sans nier quoi que ce soit de la pénibilité des efforts qui sont attendus de nous (attendus non seulement des autorités gouvernementales et sanitaires, mais attendus aussi de nos concitoyens et de nos proches), l’heure est à la tête froide, si j’ose dire, et non aux exaltations de la rue!

Oui, on traverse un moment pénible, personne ne le conteste. D’ailleurs, une bonne partie des médias traditionnels ou sociaux nous le rappellent avec insistance. Un peu trop, même.

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En effet, j’ai parfois l’impression que ces médias mettent absolument tout ce qui se passe dans le même sac; en l’occurrence, le grand sac de la pandémie: retards scolaires, traitements déficients des personnes âgées, décrochages, féminicides, déprime d’une jeunesse en manque de repères, alouette!

Mais c’est oublier un peu facilement que toutes ces problématiques existaient bel et bien avant que ne fasse irruption dans le salon ce mozusse de virus, comme un vilain lutin de Noël semant le désordre dans la maison pendant que les enfants dorment.

Il les a exacerbées, ces problématiques, c’est certain, mais il ne les a pas créées. En fait, il nous met sous le nez les vieux dysfonctionnements auxquels on est déjà habitués. Malheureusement habitués, devrais-je préciser.

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Après la pandémie, aurons-nous appris quelque chose sur nous? Aurons-nous l’audace et le courage de revoir nos leçons? De corriger le tir? De repenser notre manière de vivre?

Je ne parle pas ici d’ériger des échafaudages politico-théoriques «structurants» et «efficients», pour employer deux expressions qui ont la cote chez les dirigeants abusant de mots-valise pour masquer la pauvreté de leur bagage intellectuel.

Non, quand je parle de repenser notre manière de vivre, je ne pense pas à la bureaucratie, ni aux fonctionnaires qui la font tourner sur elle-même comme un hamster forcené dans sa roue, mais je pense à NOUS, tout simplement.

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Nous, les vivants. Nous, les survivants de l’ancienne jeunesse, les fameux boumeurs, la génération du collectif et de la solidarité, bras-dessus, bras-dessous avec la nouvelle jeunesse, génération plus individuelle et égocentrée (mais possiblement plus ouverte).

Nous, les femmes, les hommes, de tous âges et de bonne volonté, remixant jeunesse et vieillesse, désirs et désillusions, conjuguant l’apprentissage parfois chaotique de la vie par les uns à la connaissance plus apaisée de la vie par les autres.

Nous, la chair et le sang de l’humanité vaccinée.

Nous, aurons-nous l’audace et le courage de profiter de l’occasion pour faire le tri entre le superflu et le nécessaire?

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Bref, célébrerons-nous la fin de la pandémie en nous ruant dans les centres commerciaux comme des moutons de Panurge affamés parce qu’en phase critique de sevrage?

Ou bien verrons-nous surgir dans les rues des foules en liesse, chantant et dansant la liberté retrouvée, la convivialité, les poignées de main vigoureuses, les sourires flamboyants, les fous rires postillonnant de bonheur, prêtes pour un méchant gros tintamarre?

Bref, saurons-nous faire preuve d’un sens critique aiguisé, exploitant au max notre propre intelligence, celle qui met en scène et en lumière les cellules de notre propre cerveau, ou nous laisserons-nous guider par «l’intelligence» de nos téléphones «cellulaires» jamais en manque d’alertes clinquantes pour nous maintenir en état de dépendance?

Qu’est-ce qui primera: la satisfaction consumériste ou la joie de vivre? Courir s’acheter un barbecue tendance ou courir au foyer embrasser mémére passée date?

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À chacun de répondre, bien sûr, et il n’y a ni bonne ni mauvaise réponse.

Mais, après la pandémie, j’ai deux gros sacs de becs du jour de l’An à distribuer: tenez-vous bien, ou tenez-vous loin!

Han, Madame?