Nous sommes engagés dans un siècle en profonde mutation. Le réchauffement climatique mondial est sur le point d’atteindre des seuils dont les conséquences seront graves: élévation des cours d’eau, acidification des océans, ouragans, érosion des côtes, sécheresses, migration d’insectes redoutables, arrivée massive de réfugiés environnementaux… À cette perspective s’ajoute la disparition annoncée de très nombreuses espèces animales et végétales, dont les pollinisateurs. Au chapitre des infrastructures, notre mode de production est annonciateur d’un épuisement de richesses minières indispensables au virage technolâtre de nos sociétés et d’une insécurité grandissante quant à l’approvisionnement des énergies fossiles.

Ainsi commençons-nous à découvrir, sans en prendre la pleine mesure, les conséquences du développement industriel exponentiel motivé par les organisations financières et cautionné par les États. Cette évolution sonnera le glas de la mondialisation néolibérale. Elle contraindra les peuples à une organisation tout autre: l’agriculture locale, la distribution suivant les circuits courts, le véritable recyclage, les techniques de réparation, l’artisanat, l’entraide, la mise en commun des ressources… Un nouveau paradigme s’imposera à nous.

Les conditions de possibilité du capitalisme industriel et financier, tel que nous le connaissons, ne seront plus réunies, en même temps que les États cesseront d’assurer leur mission sociale, celle qu’ils délaissent déjà par pans entiers depuis quarante ans.

Le changement de paradigme en question découlera d’un «processus irréversible à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne seront plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi», ainsi que le prévoit Yves Cochet, spécialiste de l’autosuffisance et ex-ministre français de l’Environnement (cité dans Le Monde diplomatique, août 2019, p. 3).

Les citoyens verront apparaître dans leur défaillance les gouvernements de référence, ceux de Fredericton et d’Ottawa en ce qui nous concerne. Dans leur insuffisance, des municipalités se découvriront isolées et laissées à elles-mêmes.

Il est à prévoir que de plus en plus de gens, voire des communautés entières, seront progressivement laissés à eux-mêmes et devront apprendre à s’organiser sui generis. Les régions côtières et rurales se restructureront de force, après avoir été intégrées, pendant des décennies, à de vastes marchés les réduisant au simple rôle de greniers en matières premières.

Les études scientifiques surabondent pour étayer cette anticipation.

Un tel contexte requerra l’existence d’un palier politique qui est précisément manquant à l’heure actuelle, celui des régions. L’avenir qu’il convient d’aborder en fonction de ces multi-crises annoncées appelle la fondation de forums régionaux forts. C’est à cette échelle, désormais, qu’on coordonnera les efforts des uns et des autres pour subvenir aux besoins d’une communauté et pour satisfaire ses aspirations.

La souveraineté alimentaire, les politiques d’entraide, l’organisation d’un transport mis en commun et économe de ressources, la formation d’artisans dans le domaine de la réparation et du low-tech, la détermination politique de priorités s’élaboreront dans une instance opérant nécessairement à cette échelle. Les agoras régionales deviendront alors des lieux de rassemblement politique permettant aux communautés d’échapper au désarroi. Elles permettront de suppléer aux manquements des capitales éloignées tout en surmontant l’esprit de clocher qui prévaut lorsqu’on se trouve collectivement blotti dans l’espace de sa municipalité.

À titre d’exemple, la Péninsule acadienne ou le Restigouche ont déjà développé un cercle informel régional qui se reconnaît sous l’appellation du Forum des maires. Tout nous encourage à consolider ce type d’instance, les villes pouvant déjà organiser à son profit un transfert partiel de souveraineté. Il en va de même des actuels «districts de services locaux» (DSL), des entités vétustes administrées directement depuis la capitale, dont on peut souhaiter qu’ils soient municipalisés au terme de l’actuelle réflexion du gouvernement sur la politique municipale (improprement appelée «gouvernance»).

La pensée politique nous apprend de l’émancipation qu’elle reste irréductiblement le fait de ceux qu’elle concerne. Par définition, donc, on ne se fait pas émanciper depuis l’extérieur – la proposition est absurde à sa face même. On s’émancipe soi-même.

En vue des défis formidables qui nous attendent en ce siècle, les régions côtières rurales sont appelées par l’histoire à réaliser cet acte émancipatoire, en se constituant à partir d’institutions autonomes. C’est par elles qu’on traitera des enjeux qui les touchent d’emblée comme telles.

Les questions de l’érosion côtière, de l’autonomie alimentaire, de la monnaie locale, de la suffisance énergétique, de la protection écologique, du transport actif ou mis en commun, de même que de la santé publique lui seraient soumises.

Les maires des différents villages et villes en seraient les députés. Et pour un meilleur contrôle démocratique, leur vote au sein de cette instance n’aurait de portée qu’en étant à son tour validé par leur conseil municipal respectif, lequel agirait alors comme une sorte de sénat. Les titulaires de mandats électifs seraient aussi amenés à soumettre les questions d’envergure à des plébiscites.

Ces réflexions peuvent déjà être engagées cette année dans le cadre de la réflexion collectivement entreprise à l’initiative des autorités publiques sur le statut du pouvoir municipal sur le territoire ainsi que dans les différentes campagnes électorales du palier municipal.

L’Université de Moncton, Campus de Shippagan organisera le 21 avril de 19h à 21h une table ronde à son amphithéâtre – accessible en ligne – intitulée: «Quel pouvoir municipal et régional en zones côtières et rurales?». Frédérick Dion (Association francophone des municipalités du N.-B.), Jules Haché (maire de Lamèque et membre du Forum des maires de la Péninsule acadienne), Michelle Landry (professeure de sociologie à l’Université de Moncton, Campus de Moncton) interviendront en compagnie de l’auteur de cet article.

Professeur de philosophie à l’Université de Moncton, Campus de Shippagan, Alain Deneault y dispense le cours Enjeux sociaux en zone côtière.

Le professeur Alain Deneault, de l’UMCS. – Gracieuseté

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