Joseph-Nicolas Gauthier, riche Acadien au service de la France

Relativement peu d’Acadiens ont ouvertement et fermement dérogé à la stratégie de neutralité et combattu avec vigueur les Britanniques. Joseph-Nicolas Gauthier (parfois Gautier), dit Bellaire, était l’un d’eux. Ce marchand très prospère a transmis à ses fils sa volonté de se battre pour la France, ce qui en fera l’un des Acadiens les plus riches de l’époque, mais aussi l’un des plus persécutés.

Joseph-Nicolas est le fils de Nicolas-Gabriel Gauthier et de Jeanne Moreau, d’Aix-en-Provence. Certaines références soulignent qu’il est né à Rochefort. C’est peut-être de là où la famille Gauthier part pour l’Acadie pour se fixer à Port-Royal, où elle serait arrivée en 1710. L’aventure pour le père sera de courte durée, puisque l’Acadie est conquise cette même année. Nicolas-Gabriel retourne en France, mais Joseph-Nicolas reste au pays.

Cinq ans plus tard, en 1715, le fils Gauthier épouse Marie Allain, fille unique du riche négociant Louis Allain et de Marguerite Bourg. Lorsque celle-ci meurt, Louis Allain va demeurer chez sa fille et son gendre Gauthier. Le couple avait déjà pris le contrôle des affaires familiales qu’ils feront fructifier jusqu’à la Déportation. On dit que Louise Allain avait également la bosse des affaires.

Le couple va faire fortune en expédiant du bétail à Louisbourg avec l’aide du frère de Marie, Pierre Allain, lui-même beau-frère de Joseph LeBlanc dit Le Maigre, un autre parmi les plus riches Acadiens du temps, peut-être même davantage que Gauthier, qui affirme, en 1745, que son actif se chiffre à 85 000 livres.

Les Gauthier-Allain sont installés sur les terres de Louis Allain, situées à Bélair, en amont de la rivière Dauphin (rivière Annapolis) qui coule devant Annapolis Royal (Port-Royal). Il y a des magasins, des entrepôts, deux moulins à farine, une scierie et un quai.

Même s’il devient un personnage important dans la société acadienne, Joseph-Nicolas aura de la difficulté, dans les années 1720, à se faire choisir comme député de la région d’Annapolis Royal, étant considéré comme une personne de passage. Ce n’est qu’en 1732 que les autorités de la capitale l’acceptent comme représentant.

Guerre et patriotisme

Le vent va tourner dans les années 1740 alors que la France et la Grande-Bretagne reprennent les hostilités dans le cadre de la guerre de Succession d’Autriche. La France va mener – en vain – plusieurs tentatives pour reprendre l’Acadie. C’est à ce moment que Joseph-Nicolas va démontrer sa loyauté sans bornes envers sa mère patrie.

Au printemps 1744, le capitaine François Dupont Duvivier, un arrière-petit-fils de l’ancien gouverneur de l’Acadie, Charles de La Tour, mène une expédition contre Annapolis Royal. Il espérait provoquer un soulèvement populaire, mais seulement une poignée d’Acadiens vont répondre à l’appel. Parmi eux, Joseph-Nicolas Gauthier, qui allait transporter les troupes avec ses goélettes et mettre à la disposition de Duvivier son domaine à Bélair afin qu’il serve de base d’attaque. Mais l’opération échoue lorsque les navires devant venir en renfort arrivent trop tard.

Les autorités de Québec mettent sur pied une autre expédition pour l’année suivante, dirigée Pierre-Paul Marin de la Malgue. Celui-ci arrive à Beaubassin à l’hiver 1745 avec 300 miliciens à qui se joint un nombre égal d’autochtones.

Lorsque le gouverneur en fonction, Paul Mascarene prend connaissance de la situation, il ordonne l’arrestation des Acadiens susceptibles de venir en aide à l’ennemi. Gauthier réussit à fuir; Mascarene fait alors arrêter sa femme Marie et leur plus jeune fils, Pierre. Ils sont mis aux fers et emprisonnés dans les geôles du fort Anne. Ils réussiront à s’évader 10 mois plus tard en forçant les barreaux de la prison et en escaladant les murs du fort.

Après deux autres attaques canado-françaises ratées, le gouverneur du Massachusetts, William Shirley, qui avait une grande ascendance sur la colonie de la Nouvelle-Écosse, fait afficher le 21 octobre 1747, dans la capitale, une proclamation, en français, offrant une récompense de 50 livres pour la capture de certains Acadiens ayant collaboré avec les Français. Douze sont considérés comme traîtres, incluant Joseph-Nicolas Gauthier et ses fils aînés, Joseph et Pierre. Aussi sur la liste: Joseph Broussard, dit Beausoleil.

Au cours de ces efforts de reconquérir l’Acadie, Gauthier a servi de pilote pour les vaisseaux français, en plus de livrer des renseignements sur les défenses britanniques et d’autres genres d’aide. Il va cependant, ce faisant, perdre une bonne partie de sa fortune. Un bateau avec sa cargaison évaluée à 6000 livres est saisi; sa maison de Bélair est détruite.

Recherché, il se réfugie avec sa famille à Beaubassin. Puis, avec d’autres collaborateurs acadiens, il s’établit à l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) en 1749. Il meurt au printemps 1752.

Son fils Nicolas, qui a épousé Anne LeBlanc, fille de Joseph LeBlanc dit Le Maigre, va se mettre au service des autorités de l’île Saint-Jean et de l’île Royale (Cap-Breton), avant de se rendre à Restigouche où se trouve ses frères Pierre et Jean-Baptiste. Les trois frères restent dans la région après la bataille de Ristigouche, mais Nicolas et Jean-Baptiste sont capturés lors du raid de MacKenzie et emprisonnés à Halifax.

En 1766, les deux frères gagnent Saint-Pierre et Miquelon où se trouve Pierre et plusieurs autres réfugiés acadiens. Finalement, Pierre deviendra capitaine du port de Gorée, au Sénégal, où il meurt. Jean-Baptiste retournera à l’île Saint-Jean et s’établira à Rustico. Joseph, l’aîné, s’installera à Bonaventure, en Gaspésie. Nicolas, après quelques allers-retours entre Saint-Pierre et Miquelon et la France, finira ses jours à Saint-Malo.

Le fort Anne, à Annapolis Royal, était la cible des nombreuses attaques canado-françaises dans les années 1740.