Petit guide du parler madelinot

D’y’ousse tu r’sous?

Qu’osse tu fas?

Masse fa qu’t’as fa ça?

Ah ben what te traille!

Pour le monde des Îles, tout ça est très clair. Pour nos visiteurs ? Un peu moins.

Vous savez, on parle souvent de l’accent madelinot, de ses expressions particulières et de son langage imagé. Pourtant, chaque région, chaque village, chaque partie du globe propose sa couleur locale à sa langue natale. L’anglais d’Angleterre ne ressemble pas à celui des États-Unis; le français de France s’avère très différent de celui d’Haïti; le japonais du Japon… OK, lui, je ne pourrais pas vous dire à quoi il ne ressemble pas. Mais une chose est certaine, notre façon de chanter notre parlure, de la bercer au gré des vagues et des marées est propre à nous et nous rend absolument uniques.

Ça reste impressionnant de penser qu’un si petit archipel au milieu d’un gigantesque golfe cache autant de manières de se swigner la langue. Essayons de démêler tout ça. Il faut d’abord savoir que les Îles ont visiblement un problème avec la lettre « R ». Certains racontent que les gens de Havre-aux-Maisons avaient quelque chose contre un certain Roi de l’époque, et ont décidé d’enlever la première lettre du mot « roi » de leur alphabet pour se rebeller. Ils l’auraient remplacé par des «Y», ce qui donne maintenant des phrases comme «Ayête tes dyôles d’histoiyes».

Si la légende du Roi est vraie, ça nous laisse penser que les gens du Havre-Aubert, eux, devaient aimer Sa Majesté en godam pour autant appuyer sur les «R» dans leur vocabulaire. En fait, ils ne font pas que le prononcer, ils roulent dessus comme un «quat’-rrrroues su’ la djune». Oui, parce qu’au Havre-Aubert, un «D» suivi d’une voyelle vient toujours en paquet de deux avec un «J». Comme dans «l’bon Djieu», «j’te l’djis» ou encore dans «euhrrgarrd’ dans l’djictieunnâ». OK, ça aussi c’est une particularité du Havre-Aubert  certains mots restent en suspend, comme ça, pour l’éternité. Comme une œuvre incomplète. On ne dit pas «je vais aller prendre l’air!», mais plutôt «J’vâ aller prrrâne l’â!»

Au Bassin, qui est un coin du Havre-Aubert, l’accent est complètement différent. Là-bas, le «S» ne se siffle plus à travers nos palettes, mais bien à partir de nos molaires. Comme dans la phrase: «moâ, chus fier de v’nir du Bachin».

Comme on peut le voir, il n’y a pas que le «R» qui provoque des maux de tête aux Madelinots. À L’Étang-du-Nord, par exemple, le son «J» devient souvent «H» comme dans les termes «Jaune», «Manger» et «Jambon» qui, comme par magie, se transforment en «Haune», «Manher» et «Hambân». On est plutôt lâche du mâche-patate aussi, autrement dit on ne se force pas beaucoup pour bien prononcer. Le résultat ne s’écrit pas, mais faites-moi confiance, il s’entend.

À Fatima, la cité de la Mi-Carême, c’est comme si certains mots qui finissent avec le phonème «Eu» avaient décidé de se déguiser en mots qui se terminent en «euille». Là-bas, on ne dit pas «des yeux», mais bien «des yeuilles» et on ne dit pas du «bleu», mais plutôt du «bleuille».

Évidemment, ce ne sont là que des exemples. Il faut vraiment entendre tout ça pour bien saisir la complexité de toutes ces différences de parlures. À ces accents, s’ajoutent également des expressions ou des images bien de chez nous. Aux Îles, si on n’est pas content, on a une «face de Mi-Carême». On «défourrasse» pour trouver quelque chose. Quand un objet est brisé, on le «rabouzine» comme on peut. Si on est tannant, on a le «djâbe dans l’corps». Si on provoque quelqu’un, on le «fait djâbler ». Si on veut s’exclamer, on dit : «Ah ben djâbe!». Par chez nous, on «r’soud d’en tcheuque part», on «renfougne» des affaires pour les cacher et si on «run le char» trop vite, on risque de poigner le «renclos». Aux Îles, notre langage est aussi coloré que le plumage de nos maisons.

Outre les accents locaux, il y aussi celui des expatriés. Ceux qui, pour se faire mieux comprendre, maquillent leur originalité en s’efforçant de parler à la grandeur. Mais bien malgré eux, il leur suffit de croiser un semblable ou d’être un brin fatigué pour que le sel de leurs mots revient sournoisement piquer leur luette et chatouiller le tympan de leurs interlocuteurs. Un accent, c’est une langue qui fait de la poésie, c’est une mer qui houle, un vent qui vente. C’est un passé qui se vit au présent de l’indicatif même s’il est imparfait. Sans ça, cette langue n’a pas de saveur, d’odeur, de valeur. Pour moi, un français normatif est un français mort de l’intérieur.

Tu arrives d’où?

Qu’est-ce que tu fais?

Pourquoi as-tu fait ça?

Ça fait longtemps!

Avouez qu’on serait moins charmant, non?

On se r’parle!