Afghanistan, la capitulation américaine

Dans de nombreux importants aspects de la politique étrangère et de sécurité nationale, les élites dirigeantes américaines (toutes administrations confondues) ont démontré une maligne incompétence qui a souvent engendré des conséquences désastreuses pour les États-Unis, leurs alliés et le reste du monde. Ainsi en va-t-il de la capitulation américaine en Afghanistan.

Le 11 septembre 2001, les radicaux de l’organisation terroriste Al-Qaida, basés en Afghanistan et protégés par le gouvernement taliban alors au pouvoir, ont attaqué avec un succès spectaculaire à New York et à Washington. Les États-Unis, soutenus par la Grande-Bretagne et l’OTAN, ont alors lancé une «guerre contre la terreur» pour détruire Al-Qaïda et renverser les talibans.

Dopés par un succès initial, marqué par l’effondrement inattendu de Kaboul et les bombardements massifs des positions d’al-Qaida, la campagne militaire s’étendra. Les ambitions américaines en Afghanistan ont longtemps été nourries par une vision libéral idéalisée qui prévalait dans l’ordre d’après-guerre. Elle révélait en même temps une grande ignorance de la complexité des réalités régionales et des limites de la puissance militaire.

Vingt ans de guerres budgétivores et coûteuses en vie humaine ont suivi. Les talibans ont parfois perdu des batailles importantes, mais jamais l’espoir de gagner la guerre. Ils se sont regroupés et réarmés. Résultat? Joe Biden a décidé que les États-Unis en avaient enfin assez d’une guerre à l’évidence impossible à gagner. Les troupes occidentales quitteront l’Afghanistan par la porte arrière avant le 11 septembre qui marquera le 20e anniversaire des attentats terroristes.

Il n’existe pour cela aucun accord de paix. Celui conclu l’année dernière par l’Administration Trump avec les talibans n’ont pas conduit ces derniers à enterrer leur hache de guerre et à abandonner leur posture belligène. Bien au contraire…

Aguerris, les talibans attaquent avec violence non seulement les forces de sécurité afghanes, mais aussi les populations civiles. Ils ont lancé une campagne contre des leaders de la société civile afghane qui pourraient aider à sortir le pays de son «âge noir».

Les États-Unis ont une dette d’honneur envers les Afghans qui ont mis leur confiance en eux et placé leur avenir entre leurs mains. S’acquitteront-ils de cette obligation morale?

En 1973, le président Richard Nixon concluait un accord de paix avec le Nord-Vietnam qui a permis aux États-Unis de retirer toutes leurs troupes du Sud-Vietnam, et aux communistes d’y maintenir 150 000 de leurs troupes.

Au printemps 1975, alors que les divisions nord-vietnamiennes approchaient de Saigon, des centaines de milliers de Sud-Vietnamiens ayant des liens avec les États-Unis (soldats, fonctionnaires, espions, interprètes, chauffeurs, filles de bar, cuisiniers) suppliaient leurs amis et collègues américains de les aider à trouver une solution.

Mais l’ambassade de Saigon et l’administration Ford à Washington tardaient à faire face à la gravité de la situation. Lorsque, à la mi-avril, le président Gerald Ford s’est finalement résolu à demander au Congrès une aide d’urgence, il y rencontra une farouche opposition.

À l’époque, certaines des objections les plus farouches venaient d’un jeune parlementaire de 32 ans du Delaware. Son nom? Joseph R. Biden. «Je ne crois pas que les États-Unis aient l’obligation, morale ou autre, d’évacuer des ressortissants étrangers», déclarait-il alors.

Une semaine plus tard, des chars nord-vietnamiens sont entrés dans l’enceinte du palais présidentiel à Saigon quelques heures après le vol du le dernier hélicoptère transportant les derniers Américains hors du Vietnam.

Aujourd’hui, l’histoire tragique du Vietnam résonne dans les railleries lancées habituellement par les combattants talibans lorsqu’ils abattent ceux et celles qu’ils accusent d’être des «traitres», c’est-à-dire des alliés de l’Occident.

En janvier, ils ont assassiné, en présence de son fils âgé de 10 ans, un Afghan né en 1981 et père de cinq autres enfants. Mohammad a passé la plupart des 12 dernières années à travailler pour le compte du gouvernement américain. Il attendait désespérément un visa américain quitter le pays.

«Où sont les forces américaines pour vous sauver? Où sont leurs hélicoptères ? Où sont leurs avions? Tu es un infidèle, un traître! Vous les avez aidés pendant une décennie! Où sont-ils maintenant?», lui lançaient ses assassins en le tuant.

Onze mille visas approuvés par le Congrès attendent d’être distribués. Les États-Unis émettent ces visas lentement et à contrecœur, peu importe l’administration. Avec la pandémie et l’hostilité de Donald Trump envers les immigrants musulmans, la machinerie s’était carrément arrêtée.

Or, on craint un retour au pouvoir des talibans, du moins une guerre civile massive. Selon le renseignement américain, il ne leur faudra que deux à trois ans après un retrait américain pour conquérir une grande partie du pays.

On pourrait même assister à une reconstitution de la menace terroriste qui pèse sur les États-Unis d’ici dix-huit mois à trois ans. La montée de l’État islamique après le retrait américain d’Irak en 2011 rend totalement crédible cette prédiction.