Françoise Le Borgne de Bélise: à la poursuite d’une seigneurie perdue

Membre d’une famille aisée de la petite noblesse acadienne de Port-Royal, Françoise Le Borgne de Bélisle a quitté sa région natale bien avant la Déportation pour s’établir à la rivière Saint-Jean avec mari, père et sœur. Vingt ans plus tard, le Grand Dérangement allait la rattraper et la forcer à s’exiler de nouveau.

Françoise Le Borgne compte parmi ses ancêtres deux gouverneurs de l’Acadie (Charles de Saint-Étienne de La Tour et Emmanuel Le Borgne, deux de ses arrière-grands-pères) un gouverneur suppléant de l’Acadie (Alexandre Le Borgne, son grand-père), l’épouse d’un autre gouverneur (Jeanne Motin de Reux, veuve de Charles d’Aulnay), le baron de Saint-Castin, ainsi que Madockawando, chef des Pentagouets, et grand chef de la Confédération Wabanaki.

Elle est la fille d’Alexandre Le Borgne de Bélisle, fils d’Alexandre, et d’Anastasie d’Abbadie de Saint-Castin, fille du baron et fille du chef Madockawando.

Depuis le patriarche Emmanuel Le Borgne, la famille n’a cessé de revendiquer et de se disputer l’appartenance de terres seigneuriales autour de Port-Royal.

Alexandre fils, père de Françoise, se fera contesté ces revendications par sa propre nièce, Agathe de Saint-Étienne de La Tour.

En 1732, le gouverneur de l’Acadie, Lawrence Armstrong, envoie une lettre à Alexandre lui refusant les droits qu’il revendique parce qu’il a épousé une autochtone (elle est métisse) et que celle-ci les provoque «à commettre des hostilités».

En 1733, Alexandre va prêter, en son nom et au nom de sa mère et sa sœur, serment d’allégeance afin d’augmenter ses chances de se faire reconnaître les droits seigneuriaux hérités de son père. On ignore si ce serment était conditionnel (à prendre les armes contre tout ennemi des Britanniques) ou inconditionnel.

Toutes ces démarches seront vaines puisque Agathe La Tour se rendra à Londres en 1734 et convaincra la cour de lui accorder les terres revendiquées, qu’elle va s’empresser vendre à la Couronne britannique pour la somme de 2000 livres.

Alexandre décide de quitter sa région natale deux ans plus tard et de s’établir à la rivière Saint-Jean, dans un endroit inoccupé sur la rive est, à peu près à mi-chemin entre l’embouchure et l’ancien fort de Jemseg.

Françoise demeure pour l’instant en Nouvelle-Écosse. Elle épouse en 1737 Pierre Robichaud, neveu de l’influent Prudent Robichaud. En 1739, Françoise et sa sœur Marie, qui ont épousé deux frères Robichaud, quittent à leur tour l’ancienne Acadie et vont rejoindre leur père à la rivière Saint-Jean. Le hameau prend le nom de Robichaud. Ils y resteront pendant près de 20 ans.

Françoise poursuivra les efforts de son père pour revendiquer ses droits en écrivant au gouverneur en titre de l’Acadie, Mascarène. Ce dernier lui répondra qu’elle est «trop raisonnable» pour s’attendre à une faveur de sa part, mais il lui exprime l’«estime» qu’il a pour elle.

En 1744, la guerre reprend entre la France et l’Angleterre en Amérique du Nord. François du Pont Duvivier mène une attaque visant à capturer Annapolis Royal et à ainsi reprendre l’Acadie. Françoise Le Borgne viendra en aide à l’expédition en aidant environ 80 combattants malécites (wolastoqiyik) à traverser la baie de Fundy. Son frère Alexandre participera à l’attaque et sera mortellement blessé.

Après la guerre, Françoise sera dédommagée pour avoir approvisionné les Malécites «et divers voyages qu’elle a payés pour les faire avertir de se rendre tous aux Mines (région de Grand-Pré)». La somme octroyée sera d’au-delà de 1000 livres.

La paix revenue, la France va augmenter sa présence à la rivière Saint-Jean et dans tout le sud de l’actuel Nouveau-Brunswick. Les Le Borgne et Robichaud vivront assez tranquilles au cours des quelque 15 années suivantes. Alexandre Le Borgne, «sieur de Port-Royal» et sa femme Anastasie de Saint-Castin mourront avant les tristes événements qui surviendront dans la foulée du Grand Dérangement.

En novembre 1758, le lieutenant-colonel Monckton mène une expédition visant à détruire tous les établissements acadiens de la Rivière Saint-Jean. Il se rend jusqu’à Grimrose (Gagetown), mais doit faire demi-tour avant de pouvoir atteindre Sainte-Anne (Fredericton). Sur le chemin du retour, il envoie des hommes brûler le hameau Robichaud, aussi appelé «Nid d’aigle», en raison de sa situation élevée.

Le clan Le Borgne-Robichaud parvient à fuir avant la destruction. Le groupe remonte la rivière Saint-Jean, mais le périple sera long. Il n’arrive à Cap-Saint-Ignace (près de Montmagny) qu’en 1768, avant de s’établir définitivement à L’Islet, dans la même région.

Françoise avait réussi à apporter certains ornements sacerdotaux provenant de la chapelle malécite. Plus tard, les autochtones vont les réclamer et même porter plainte au gouvernement d’Halifax. Il semble que les objets n’ont jamais été rendus.

Françoise devient veuve en 1784 et rend son dernier souffle en 1791, âgée d’environ 79 ans. Elle aura quelques fois porté sa loyauté vers les intérêts français et britanniques. Dans le texte La neutralité à l’épreuve: des Acadiennes à la défense de leurs intérêts, de Maurice Basque et Josette Brun, on souligne que «le ballottement de ses allégeances le démontre assez bien d’ailleurs. Sa prise de position pour la France lors de la guerre de 1744 n’est sans doute pas due à un sentiment de loyauté. La question des droits seigneuriaux devait planer bien haut dans ses préoccupations. Il est permis de penser que sa vie aurait pris une tout autre tournure si les Britanniques avaient rendu les droits seigneuriaux à la famille dès les années 1730.»

Il reste une trace de la présence des Le Borgne de Bélisle à la rivière Saint-Jean: la baie Belleisle, qui touche le fleuve à l’endroit où était situé le hameau Robichaud.