Il y a un an, nous étions tous confinés. On se demandait si les pêcheurs allaient prendre la mer. Les rassemblements étaient interdits. Je me sentais isolé de mes paroissiens. La pandémie a montré que le réseautage de l’Église n’était pas très développé: à part la messe du dimanche, il existe peu de lieux pour rencontrer «son monde».

Pour rester en lien avec mes paroissiens, j’ai ouvert une page Facebook. J’ai aussi préparé des messages-vidéos pour informer et soutenir les miens. Ce n’est qu’après coup que j’ai réalisé les risques de publier sur Facebook (ou une autre plateforme numérique).

C’est plus risqué que de lancer une bouteille à la mer qui sera ramassée par une personne qui pourra être réconfortée par le message. Une publication sur la toile, c’est davantage comme une poudre inflammable qui peut prendre feu à tout moment.

Un seul commentaire peut entraîner toute une série de réactions et de propos haineux. Ayant pris conscience de cela, j’ai eu peur. Malgré tout, déterminé, j’ai décidé de poursuivre la publication de ces capsules jusqu’à la reprise des messes, mais toujours avec une certaine crainte. Dieu merci: ça s’est bien passé!

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En présentant son dernier recueil, Rino Morin-Rossignol avouait se sentir moins libre qu’à ses débuts dans l’écriture de sa chronique hebdomadaire. Avec les réseaux sociaux, «il y a toujours quelqu’un à l’affût du mauvais mot à la mauvaise place. Les réactions sont plus rapides, plus directes et plus superficielles. Le moindre mot peut choquer alors qu’avant, il n’y avait pas cette susceptibilité générale».

C’est désolant, mais je le comprends. Pour se protéger, pour protéger aussi le climat social, on cherche à éviter un faux pas, sinon, on se morfond jusqu’à la prochaine chronique.

À cause de ce climat sur internet, des chroniqueurs hésitent, des animateurs renoncent à leur fauteuil de fou du roi, des professeurs quittent l’université, des gens se retirent de leur fonction politique, lorsque d’autres choisissent carrément de ne pas y aller.

Plus grave encore: des gens voient leur réputation voler en éclats et leur personne se briser à la suite de propos haineux, sans fondement.

Comment être témoin de la rudesse du langage de tel ou tel sans s’émouvoir? Je sais qu’il s’agit d’une poignée de gens qui s’adonne à la haine et à la désinformation sur les médias sociaux; or, cette minorité empoisonne la vie de la majorité. Je cherche à comprendre pourquoi le mépris s’exprime si facilement. Et surtout à trouver des moyens pour l’éliminer.

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Depuis peu, des lois obligent les médias à enlever les commentaires haineux. Il y a aussi des lois pour empêcher de transmettre une image intime d’une personne sans son consentement (comme cela s’est passé avec une capture d’écran d’un député fédéral en costume d’Adam devenue virale).

Il n’y a pas que la législation ou la taxation qui fera des GAFAM de bons citoyens corporatifs! Au Québec, des personnalités du monde politique, économique et culturel ont créé le «Collectif Liberté d’oppression» pour encourager les gens à ne plus soutenir les médias qui donnent la parole à des intimidateurs et à des animateurs aux demi-vérités. À ces initiatives, chacun doit établir ses propres balises pour ne pas être de simples «voyeurs», mais pour apporter bonté et civisme aux débats.

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Est-ce nécessaire de rappeler que les médias sociaux ne constituent pas l’unique ressource pour se parler ou pour régler des conflits. Pour éclaircir des situations litigieuses, c’est beaucoup mieux d’aller vers la personne et d’engager un dialogue avec elle que de débattre sur internet. Si on ne se sent pas à l’aise de le faire seul, on peut y aller avec une personne de confiance.

De plus, ce n’est pas nécessaire de commenter, ni même de lever le pouce, en lisant des propos durs, sévères et parfois faux. En réagissant, on encourage la surenchère. Ce qui est vrai dans l’éducation des enfants est valide pour limiter les dégâts de ceux qui se complaisent dans l’attention médiatique qu’ils reçoivent: il suffit parfois de les ignorer. Le carburant des intimidateurs, c’est l’intérêt de leur «post» qui se traduit par les commentaires et les émoticônes.

Si on choisit de placer une publication sur la toile, le test des passoires de Socrate a sa pertinence. Avant d’écrire quelque chose, il est bon de vérifier la véracité des propos: si on écrit quelque chose uniquement parce que quelqu’un d’autre nous l’a dit, on risque de publier des faussetés. Deuxièmement, ce que l’on veut publier, est-ce utile que tout le monde le sache? Enfin, est-ce que notre propos va améliorer la vie commune? Si chacun faisait passer ses propos au tamis de ces trois passoires, l’environnement de la toile serait plus sain… grâce à la sagesse d’un homme de l’Antiquité.

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La pandémie a exacerbé le sentiment de solitude de plusieurs. Pour participer à la vie sociale, certains placent des commentaires sur la toile et suscitent de la rétroaction. Cette réaction des autres construit, façonne et donne une identité. Grâce à cette réaction, certaines gens ont le sentiment d’exister. Mais quel drame que d’exister par la haine!

Ceux qui se complaisent dans cette manière «illusoire» d’exister trouveront qu’il est plus satisfaisant de se sentir aimé par ses proches. La prévention de la haine dans les médias, ça commence à la maison et au travail. Si mes proches se sentent écoutés, voire aimés, dans leur milieu de vie, ils ne ressentiront pas le besoin de chercher l’écoute et l’amour dans un monde virtuel. La superficialité des échanges virtuels empêche d’ailleurs des rencontres profondes et authentiques.

Depuis quelques mois, je porte le masque pour ne pas contaminer les autres de ce qui sort de ma bouche. Il y a un autre masque à porter: celui qui contrôle le virus de la haine et l’empêche de se répandre autour de soi. Notre vocation commune: appelés à la bonté!

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