Page blanche

Devant ma page blanche, je rumine. Je fais le point sur l’air du temps. Je filtre le déluge d’informations contradictoires que déversent sur nous les médias, de même que les communiqués à la fois dramatiques et optimistes de nos gouvernements.

Prenons le mozusse de virus. Un jour, on dit «ça va bien aller». Le lendemain, on appelle l’armée. Un jour, on dit «le nombre de cas diminue». Le lendemain, on déplore le taux d’occupation aux soins intensifs.

Dans l’intervalle, certains tiennent mordicus à respecter les consignes sanitaires imposées par les gouvernements, alors que d’autres crient au martyr en se disant lésés dans leurs droits sacrés de ne pas se préoccuper des autres.

D’aucuns trompettent à tous vents le fait qu’ils sont enfin vaccinés. Le vaccin semble leur conférer une sorte d’autorité morale. On dirait des héros revenus triomphalement de la guerre. Mais, c’est oublier que le mozusse de virus est un ennemi tenace, et que gagner une bataille, ce n’est pas tout à fait gagner la guerre.

Cela dit, l’arrivée d’un vaccin change la donne. Il ne règle pas tous les irritants que peuvent causer les règlements parfois confus visant l’endiguement de la pandémie, mais, en général, on sent que là où des masses critiques sont vaccinées, la prévalence du virus s’estompe lentement et l’on ne peut que s’en réjouir. Yéé.

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Faire le point sur l’air du temps. Car il n’y a pas que ce satané virus dans la vie. Il y a la Vie elle-même, avec ce qu’elle comporte de défis et d’aléas.

Tenez, la langue, par exemple. On n’est pas devenu muet depuis le début de la pandémie. On a continué à parler. À parler français, de préférence, puisqu’on est francophone, et que notre francophonie marine dans une anglophonie continentale qui ne nous fait pas de quartier.

Ainsi, le gouvernement fédéral actuel a fait grand état de sa prédisposition bienveillante envers la langue française et le fait français en annonçant son intention de mettre en place des mesures visant éventuellement à les renchausser. (Notez la circonvolution qu’il faut faire pour refléter sa position…)

Beaucoup de bienveillance et beaucoup d’intention qui nous mènent directement aux deux bouts d’un arc-en-ciel miraculeux où les francophones, d’un océan à l’autre, pourront puiser tous les mots d’or qu’ils désirent. Fini les problèmes linguistiques! Yéé.

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Il n’en fallait pas plus pour que les institutions acadiennes qui font leur beurre de la défense et la promotion du fait français se rangent comme de bons soldats derrière le gouvernement fédéral, célébrant dans des communiqués de presse complaisamment rédigés l’ouverture, la générosité, la clairvoyance fédérales.

Et libérales, dois-je préciser.

Je précise la couleur politique pour la simple raison que je demeure très conscient des relations privilégiées entre l’Acadie et le Parti libéral, autant fédéral que provincial.

Exemple cruel: mon idée d’une Grande Bibliothèque Nationale de l’Acadie aurait reçu un meilleur accueil de l’intelligentsia acadienne si j’avais grandi dans le giron du Parti libéral. On le sait tous.

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Ce qui motive cette réflexion douce-amère, c’est l’annonce récente d’un investissement fédéral de 700 millions de dollars pour la construction d’une annexe au Centre des sciences de l’Atlantique et la rénovation du bâtiment actuel, à Moncton. C’est un magnifique projet et on se doit d’en féliciter le ministre Dominic LeBlanc dont l’engagement envers l’Acadie est incontestable.

Mais ce qui m’a le plus frappé, lors de l’annonce, c’est le commentaire du ministre à l’effet que ce projet allait «conserver l’enveloppe de l’actuel édifice», que «l’aspect historique, les pierres, les fenêtres, tout cela va être protégé».

Tiens, j’avais utilisé quasiment les mêmes mots pour présenter le projet d’une Grande Bibliothèque visant justement à sauver, dans la circonscription même du ministre, un monument patrimonial, l’ancien collège Saint-Joseph, dont la valeur historique ne fait absolument aucun doute. Mais, à ce sujet, pas un mot du ministre entiché de patrimoine!

Rompu à la politique, le ministre, au lieu de s’épivarder dans des chroniques, a su faire les choses en catimini, entre libéraux, comme on aime les faire en Acadie. Vive la transparence.

C’est à se demander si en Acadie le fait d’être libéral n’importe pas plus que le fait de défendre la cause acadienne!

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Pêle-mêle, à travers ces réflexions sur l’air du temps, je vois passer, en Inde, des foules absolument «indistanciables» violemment menacées par un variant de ce mozusse de virus qui court les rues de la planète.

Et je vois, en Russie, des hordes de manifestants protestant contre le sort fait à l’infortuné opposant politique emprisonné Alexeï Navalny.

Et je vois, en France, une enfilade d’attentats cruels contre des personnes pour cause d’exaltation religieuse infâme, et un gouvernement qui ne sait plus où donner de la tête.

Et je vois, en Grèce, des camps de réfugiés qui brûlent, des réfugiés qu’on ne sait plus où caser, et en face, en Turquie, un gouvernement qui multiplie les chantages envers l’Occident pour continuer à jouer le rôle de rempart pour lequel on le paye pourtant très cher.

Bref, partout où je zyeute l’air du temps, je vois apparaître des abcès politiques qui n’augurent rien de bon pour l’après-pandémie.

C’est à croire que cette pandémie, en nous forçant à un grand cocooning planétaire, nous préserve d’avoir à réfléchir sur l’état du monde hors-virus, et nous fait oublier dans quel monde on aspire à vivre post-pandémie.

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Voyez, ma page blanche s’est parée d’une constellation de pixels qui dessinent les lettres formant les mots essayant de traduire les pensées que je partage avec vous via le cyberespace, et qui entrent en vous par la rétine de vos yeux où les captent vos neurones, alimentant votre cerveau.

Et le noyant possiblement sous une ondée additionnelle d’informations. Désolé.

C’est comme ça dans la vie: tout n’est pas toujours linéaire. La vie n’est pas scriptée d’avance. Tenez, après la chronique, je ferai peut-être mon lavage. Et faut pas que j’oublie de prendre mes antibiotiques. Et, ah oui, écrire quelques courriels. Ça aussi.

Allez, bonne journée!

Han, Madame?