L’aventure Louisbourg: le rêve et la chute (1re partie)

On la disait imprenable. Pourtant on l’a prise… deux fois plutôt qu’une. La forteresse de Louisbourg, construite à un coût équivalent à 675 millions $ actuels, devait assurer la sécurité de l’entrée du golfe du Saint-Laurent, donc la voie maritime menant jusqu’à Québec. Sa chute définitive permettra d’organiser l’attaque ultime contre le cœur de la Nouvelle-France en 1759.

Louisbourg est une conséquence directe du traité d’Utrecht, en 1713. Mettant fin à la guerre de Succession d’Espagne, le traité est dévastateur pour la France: elle cède à la Grande-Bretagne Terre-Neuve, le bassin de la baie d’Hudson et l’Acadie, selon «ses anciennes limites». La France parvient par contre à maintenir en sa possession les îles du golfe du Saint-Laurent et de son embouchure, la plus importante étant le Cap-Breton, qu’elle rebaptise île Royale.

La construction de la forteresse commence vers 1720 et ne se termine qu’en 1740. Il faut 10 ans de plus pour compléter les remparts. Les murs de l’impressionnante place forte, faits de pierres et de chaux, mesurent 10 mètres de haut et 12 mètres d’épaisseur.

Cette forte présence française directement sur l’océan Atlantique va permettre de protéger la navigation vers Québec, mais aussi de perturber l’économie des colonies de la Nouvelle-Angleterre, surtout les pêches.

Préludes à l’attaque

Plus le temps avance, plus Louisbourg inquiète, particulièrement au Massachusetts. En mars 1744, après une trentaine d’années de paix, la France et la Grande-Bretagne reprennent les hostilités dans le cadre de la guerre de Succession d’Autriche. La nouvelle arrive à l’île Royale avant la Nouvelle-Angleterre. Le commandant de la colonie, Jean-Baptiste Louis Le Prévost Duquesnel, veut attaquer le premier. Il envoie une expédition dans le but de reprendre l’Acadie.

La première cible est Canseau, poste situé à l’extrémité nord-est de la Nouvelle-Écosse. La petite garnison d’environ 80 hommes, ignorant que la guerre a éclatée, est prise par surprise et se rend sans tirer un seul coup de feu. Ils sont faits prisonniers et emmenés à Louisbourg.

On retrouve parmi les militaires de Canseau John Bradstreet. Du sang acadien coulait dans les veines de ce jeune officier – baptisé Jean-Baptiste – puisqu’il était le fils d’Agathe de Saint-Étienne de La Tour, elle-même fille d’Anne Melanson. Il était donc l’arrière-petit-fils de Charles de La Tour, autrefois gouverneur de l’Acadie.

Les autorités laissent les prisonniers se déplacer assez librement dans le fort, ce qui viendra les hanter plus tard.

Les prisonniers de Canseau sont ensuite envoyés à Boston; Bradsreet ne perd pas de temps pour présenter au gouverneur du Massachusetts, William Shirley, un plan d’attaque de Louisbourg, contenant les faiblesses qu’il y a constatées. Grâce à ces informations et à d’autres fournis par des marchands, Shirley connaît le nombre de troupes à Louisbourg (environ 1500 hommes), l’état des fortifications, le fait que les fournitures font défaut, les différents postes de défense et le meilleur endroit où mener l’assaut.

Bradstreet aurait souhaité diriger l’expédition, mais Shirley confie la tâche à William Pepperrell, natif du Massachusetts. Bradstreet y participera avec le grade de lieutenant-colonel.

Shirley demande l’aide des colonies avoisinantes qui répondent favorablement, chacun à sa manière. En mars, plus de 4000 hommes à bord de 16 navires quittent Boston. Ce sont pour la très grande majorité des pêcheurs, agriculteurs ou marchands avec peu d’expérience militaire.

Début de l’expédition

Le 30 avril, les premiers miliciens prennent pied sur le bord d’une baie au sud de la forteresse, sans grande résistance du côté français. Trois jours plus tard, un petit groupe contourne Louisbourg et atteint au nord l’une des deux batteries protégeant le fort. À leur grande surprise, celle-ci a été désertée.

Vers la mi-mai, les assaillants réussissent à installer des canons sur des collines surplombant le fort, ce qui leur permet d’endommager fortement le mur du côté ouest. Ils s’approchent ainsi chaque jour de plus en plus de la forteresse d’où ne viennent que très peu de ripostes.

Le 10 juin, une autre batterie est installée – en tirant à bras d’homme des canons provenant de leurs navires ou encore ceux des Français – capable de canonner l’autre batterie française située sur une île, à l’entrée du havre.

Quand cette batterie est maîtrisée, les navires de l’expédition peuvent entrer dans le havre. Mais avant même que ceux-ci ne commencent à tirer du canon sur la façade avant du fort, ses dirigeants capitulent.

La nouvelle de la chute de Louisbourg est accueillie avec euphorie à Boston. Un révérend, Thomas Prince, déclarant même à ses ouailles que Dieu avait «triomphé sur nos ennemis anti-chrétiens.» Les militaires et habitants de Louisbourg – la plupart sont des Acadiens – sont emmenés en France dès l’été.

L’exploit de l’expédition a étonné certains, en raison de l’inexpérience des miliciens, leurs fréquents état d’ivresse au combat, leur insubordination fréquente et leur côté individualiste. «Le fait que la forteresse de Louisbourg ait succombé à une telle armée soulève un doute sur sa réputation légendaire», affirme l’historien américain Robert Emmet Wall jr.

Les nouveaux maîtres de Louisbourg tentent de faire de même avec les soldats et Acadiens de l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard), toujours française, mais les soldats dépêchés sont repoussés.

Le 18 octobre 1748, la guerre de Succession prend fin avec le traité d’Aix-la-Chapelle. Les vainqueurs de Louisbourg seront estomaqués de voir que la Grande-Bretagne a rendu l’île Royale afin de récupérer certaines prises françaises, dont Madras, en Inde.

Ce statu quo proposé par la France ne constitue qu’une pause et une certaine «guerre froide» entre les colonies jusqu’à la guerre de Sept Ans.

Vue du débarquement sur l’île Royale lors de l’attaque de la forteresse de Louisbourg en 1745.