Le grand coeur de Gilles Lupien

Chanceux que je suis, j’ai grandi en regardant mon équipe, les Canadiens de Montréal, accumuler les Coupes Stanley à un rythme infernal.

Dès que j’ai été en âge de comprendre un brin ce que mes yeux envoyaient à mon petit cerveau, Jean Béliveau y allait alors de ses derniers coups de patin pour l’organisation. J’ai commencé à voir les joueurs du Bleu Blanc Rouge comme des superhéros. Et ma passion n’a cessé de grandir au fur et à mesure que l’équipe collectionnait les parades sur la Sainte-Catherine.

À la fin des années 1970, les quatre conquêtes consécutives ont achevé de me tatouer le CH sur le cœur.

C’était l’époque où les gars jouaient longtemps pour la même équipe. Dans ce temps-là, il n’y a pas un joueur qui se demandait quel chandail il allait porter quand il était admis au Temple de la renommée.

Malheureusement, au cours des dernières années, trois de mes héros ont dû composer avec de graves problèmes de santé. C’est aussi le signe que je prends moi aussi de l’âge.

Si Guy Lapointe et Guy Lafleur semblent avoir pris du mieux, les nouvelles sont nettement moins encourageantes pour Gilles Lupien, qui a aidé le CH à remporter deux Coupes Stanley. En fait, le chroniqueur Réjean Tremblay nous a appris en fin de semaine dernière dans un texte bouleversant que le grand Loupie n’en avait plus que pour quelques mois à vivre. Cinq, peut-être six.

Maudit cancer.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Gilles Lupien à deux ou trois reprises au fil des ans. Chaque fois dans le cadre du repêchage annuel de la LHJMQ, où il accompagnait bien sûr ses protégés.

Gilles Lupien est devenu agent de joueur après une courte expérience comme propriétaire d’une équipe (Chevaliers de Longueuil) au milieu des années 1980.

Le hasard a voulu qu’il représente plusieurs hockeyeurs ayant fait carrière au sein de l’une des trois équipes du Nouveau-Brunswick dans la LHJMQ. Roberto Luongo, Steve Bernier, Corey Crawford, Maxime Morier, Steven Goulet, Alex Lamontagne, Philippe Poirier et Éric Gélinas sont du nombre et je suis convaincu d’en oublier.

Il y a aussi l’actuel copropriétaire du Titan, Sean Couturier, désormais représenté par son fils Éric Lupien. C’est sans oublier les Martin Brodeur, Patrick Lalime, Enrico Ciccone, Marc Bureau, Martin Simard, Denis Gauthier, Donald Audette, Mathieu Garon, Martin Lapointe et Pierre-Alexandre Parenteau, entre autres. Du bien beau monde avec du talent à profusion.

Bref, Gilles Lupien a été un agent très influent.

Dans les derniers jours, j’ai eu l’occasion de recueillir des témoignages de gens qui ont bien connu Gilles Lupien. Ils ont tous, sans exception, tenu à souligner la grandeur d’âme de l’ancien numéro 24 des Canadiens.

Steve Bernier, l’un des meilleurs joueurs dans l’histoire des Wildcats de Moncton et qui a récemment décidé de se retirer après une carrière professionnelle de 15 saisons, dont 12 dans la LNH, ne tarit pas d’éloges sur Gilles Lupien.

«Je n’étais âgé que de 14 ans quand il a pris ma carrière en main. Ç’a été un monsieur important dans ma vie. Il a eu un impact énorme dans mon développement comme joueur et comme personne. Gilles ne passait jamais par quatre chemins pour te dire sa façon de penser. Avec lui, tu avais toujours l’heure juste», raconte Steve Bernier.

«Je me souviens encore très bien de mon année de repêchage dans la LHJMQ. J’étais en compagnie de Gilles et Enrico Ciccone et j’avais l’air d’une petite personne à côté d’eux. Je me souviens aussi que pour mon repêchage dans la LNH qui avait lieu à Nashville, Gilles avait fait tout le trajet en voiture. Je ne sais pas si c’était une phobie, mais il ne prend pas l’avion», dit-il.

Pendant de nombreuses années, Gilles Lupien a organisé chaque année un camp d’été à Rosemère pour ses protégés. Il hébergeait même les plus jeunes chez lui.

«Avec Gilles, il ne faut jamais être en retard. Le matin, il n’hésitait pas à venir nous réveiller en nous douchant dans nos lits avec un boyau d’arrosage entre les mains. Imagine, dans sa maison avec un boyau d’arrosage. Je crois que c’est même devenu un rituel», affirme-t-il en riant.

Maxime Morier confirme le tout puisqu’il a lui aussi eu droit au même traitement.

«Gilles Lupien est un joueur de tours, mentionne l’ancien pugiliste du Titan d’Acadie-Bathurst. Mais il est surtout un cœur sur deux pattes. C’est l’une des meilleures personnes que j’ai eu la chance de rencontrer. Quand tu es son client, tu peux être certain qu’il va s’occuper de toi. Mon père l’adore.»

Morier avait justement une bonne anecdote au sujet de Lupien.

«J’avais alors 22 ou 23 ans et j’avais pas mal mis une croix sur ma carrière dans le hockey. Gilles n’était plus mon agent et je venais d’entamer des études en réfrigération. Un bon jour, je reçois un appel de Gilles. Il veut seulement savoir comment ça va. Quand je lui ai dit ce que je faisais, il m’a tout de suite proposé de payer ses études au complet. Il était content pour moi. Il ne m’avait pas oublié. Je suis chanceux qu’il se soit retrouvé sur mon chemin», s’est remémoré l’ex-numéro 27 du Titan.

Le repêchage de 1985

Parmi les grands amis de Gilles Lupien, on retrouve Sylvain Couturier, le directeur général du Titan.

Peu de temps après que Couturier a pris sa retraite du hockey, Gilles Lupien l’a surpris en lui offrant de prendre en charge son camp d’été à Rosemère avec les jeunes espoirs de son écurie. Un job d’été que Couturier conservera pendant plusieurs années, et cela même après son embauche chez le Titan en 2002.

«Nous sommes devenus de très bons amis et nous nous parlons une ou deux fois par semaine. Bien sûr, nous avons parfois des divergences d’opinion, surtout quand Gilles s’attaque à la ligue, mais nos conversations se font toujours dans le respect. Il n’est pas arrivé une seule fois que nous ayons accroché le téléphone en pensant que ça allait prendre un bout de temps avant de nous reparler. Avec lui, c’est jamais gris. C’est soit blanc ou noir. Il te dit tout le temps ce qu’il pense et ce n’est pas toujours plaisant à entendre. Mais quand il se trompe, il n’est pas gêné de l’admettre», souligne Couturier.

Sylvain Couturier mentionne que Gilles Lupien est en paix avec sa mort prochaine.

«Il voit ça comme une délivrance. D’apprendre qu’un ami est sur le point de mourir n’est pas une nouvelle agréable à entendre. C’est pas facile ce qu’il vit.»

Curieusement, la première fois que Sylvain Couturier a rencontré Gilles Lupien, les choses ne s’étaient pas tellement bien passées.

«Ça remonte à mon année de repêchage dans la LHJMQ en 1985. Cette année-là, tout le monde savait que Pierre Turgeon serait le premier choix des Bisons de Granby. Les Chevaliers de Longueuil avaient le deuxième choix et quelques jours avant le repêchage Gilles et Guy Lapointe sont venus me rencontrer à la maison pour me dire que j’étais leur homme. J’étais content parce que je me considérais comme étant un gars de la place. J’habitais à Saint-Hubert tout près de Longueuil. Je demeurais à 20 minutes de l’aréna Jean-Béliveau, où les Chevaliers disputaient leurs matchs.»

«La veille du repêchage, j’ai appris dans le Journal de Montréal, sous la plume de Marc Lachapelle, que les Chevaliers allaient finalement choisir Shawn Anderson. En début de soirée, Gilles m’a appelé pour me dire d’arrêter de lire les journaux et que rien n’avait changé, que c’était moi qui allait entendre son nom au deuxième rang. J’ai donc eu une très bonne nuit de sommeil», raconte Couturier.

Le lendemain matin, Turgeon est bel et bien la première sélection, puis arrive le tour des Chevaliers.

Dans les gradins de l’aréna Maurice-Richard, Couturier est déjà prêt à se lever pour se diriger vers l’estrade quand le directeur administratif de la LHJMQ Gilles Courteau (il deviendra le président de la ligue en 1986) annonce un temps d’arrêt.

«Je les voyais en grande discussion à la table des Chevaliers et je me demandais ce qui se passait. Et quand Gilles Courteau a annoncé que leur temps d’arrêt était écoulé, Gilles a aussitôt demandé un autre temps d’arrêt. Finalement, les Chevaliers ont choisi Éric Couvrette. J’étais très déçu», dit-il.

«Gilles m’a appelé plus tard dans la journée pour m’expliquer ce qui s’était passé. Lui il me voulait, mais le recruteur-chef de l’équipe Yves Vaillancourt tenait à Éric Couvrette. Comme Gilles venait juste d’acheter le club avec d’autres anciens professionnels comme lui et qu’il connaissait moins la ligue que Vaillancourt, il a décidé de faire confiance à ce dernier. Voilà ce qu’a été ma première expérience avec Gilles», me lance Sylvain Couturier avec humour.

Heureusement pour Couturier, les choses ont quand même bien tourné puisqu’il a été choisi au troisième rang par le Titan de Laval. Et malgré ce premier rendez-vous raté, c’est sans hésitation qu’il lui a confié la carrière de son fils Sean 20 ans plus tard.

Le roi de la route

Le grand ami de Gilles Lupien est toutefois Marc Saumier, l’ex-directeur général des Olympiques de Gatineau et actuel directeur au développement des joueurs chez le Titan.

Ils se connaissent depuis 36 ans et les deux hommes se parlent encore plusieurs fois par semaine. Leur amitié est telle que Gilles lui a confié, pour une deuxième année consécutive, sa belle Harley Davidson Road King 1500. La prunelle de ses yeux.

«L’an dernier, quand Gilles a appris qu’il avait un cancer, il m’a appelé pour me dire qu’il était sur la veille de se faire opérer et qu’il voulait que je vienne chercher son bicycle pour l’été. Je l’ai ramené à l’automne et j’ai été la rechercher dernièrement. Je venais justement d’aller me promener avant que tu appelles», m’a-t-il confié en démarrant.

«Hier matin, il était très serein quand je lui ai parlé. Il m’a même dit que je l’avais fait pleurer pendant l’entrevue que j’ai accordée à Michel Langevin. Gilles, ç’a été un deuxième père pour moi. Je lui dois beaucoup. Lors de mon divorce, il y a quelques années, il était là pour m’épauler. Il a toujours été là pour moi. Quand les Olympiques ont retiré mon chandail en 2019, Gilles a fait l’aller-retour Montréal-Gatineau pour être présent. Il n’était même pas resté pour le match. Il voulait juste être là le temps qu’on m’honorait», dit-il avec émotion.

«Gilles a passé sa vie à aider les gens. Je ne connais pas toutes les histoires, mais je sais qu’il a aidé beaucoup de personnes. Quand il prend un jeune sous son aile, il commence par s’assurer que les parents n’auront pas à se ruiner. Il commence par acheter des patins et des bâtons de hockey pour le jeune. C’est le genre à encadrer immédiatement ses clients dans leur cheminement sans savoir s’il va faire un jour de l’argent avec eux. Il ne voulait pas voir des jeunes abandonner le hockey parce que leurs parents n’avaient pas les moyens de payer. Gilles, c’est un grand monsieur et pas seulement en raison de sa taille», explique-t-il.

Marc Saumier était âgé de 18 ans quand il a fait la connaissance de Gilles Lupien. Il évoluait à l’époque pour les Olympiques de Hull et Lupien était allé le chercher, ainsi que Michel Thibodeau et trois choix au repêchage, en retour du joueur de 20 ans Guy Rouleau. Lui et Marc Bureau seront d’ailleurs les principaux catalyseurs de la conquête de la coupe du Président des Chevaliers au printemps de 1987.

Une fois la saison terminée, comme il sait que les Chevaliers sont sur le point de déménager à Victoriaville, où on compte confier le poste de centre de premier trio à Réginald Savage, il avait demandé à Lupien et le nouveau d.g. Michel Larocque de convaincre les Tigres de l’échanger. Et, si possible, aux Olympiques.

«C’est exactement ce qui est arrivé. Les Tigres ont respecté la promesse de Gilles et ils m’ont échangé en retour de Jean-Marc Routhier et d’un choix de deuxième ronde. J’ai eu une autre très bonne saison à Hull et j’ai remporté une deuxième coupe du Président de suite», se rappelle Marc Saumier, qui a remporté le trophée Guy Lafleur remis au joueur le plus utile des séries éliminatoires lors de ces deux championnats.