L’Inde et l’art d’ignorer les pauvres

Lorsque les élites nationales excellent dans l’art d’ignorer les pauvres, il peut en résulter des tragédies humaines de l’ampleur de celle qui se produit actuellement en Inde. Le géant de l’Asie du Sud ne parvient manifestement plus à suivre le rythme infernal que lui impose le rebond soudain de l’épidémie de COVID-19. Il fait exploser le système de santé du pays d’un milliard et trois cents millions d’habitants.

A New Delhi, la capitale, le personnel médical recourt de plus en plus à des crémations de masse pour incinérer les corps des victimes, qui s’entassent dans les morgues saturées des hôpitaux. Les établissements de santé manquent de tout, de lits en soins intensifs, d’oxygène et de médicaments.

Même chose pour les ambulances pour transporter les malades et les camionnettes pour conduire les morts dans les cimetières. L’Inde annonçait cette semaine plus de 350 000 nouvelles contaminations et 2812 morts en un seul jour, dernier record d’une triste série.

Ce chiffre pourrait atteindre prochainement jusqu’à 4 500 décès quotidiens, voire 5500. En date du 27 avril, seul un peu plus de 8% de la population totale de l’Inde avait reçu une première dose de vaccin.

Le coronavirus se déchaîne ainsi sur un pays qui était pourtant censé en être immunisé. Pays en développement ou à revenu intermédiaire, l’Inde est en effet doté d’un potentiel sanitaire enviable.

Ses médecins sont parmi les mieux formés sur la planète. Et le pays est la « pharmacie du monde » grâce à une industrie spécialisée dans la fabrication de médicaments et de vaccins abordables.

Mais l’Inde a aussi à sa tête le populiste rétrograde Narendra Modi. Avant l’arrivée du virus sur les côtes indiennes, ce premier ministre ethno-nationaliste n’a pas mis ce temps à profit pour construire les infrastructures de soins de santé nécessaires.

Au lieu de cela, il a imposé un confinement brutal qui s’est révélé préjudiciable pour les populations plus vulnérables. Modi n’a même pas daigné consulter les meilleurs scientifiques du pays avant d’agir.

Or, son administration n’a offert que très peu de soutien à ceux qui ont perdu leur emploi ou leur revenu en raison de restrictions imposées. Qui pis est, brandissant le nombre relativement limité de cas d’infections durant les premiers mois, son gouvernement a affiché un dangereux triomphalisme.

Par exemple, Modi a permis l’organisation d’un pèlerinage hindou massif d’une semaine avec des millions de participants voyageant à travers de nombreux États. Son parti politique au pouvoir a organisé de grands rassemblements pour les prochaines élections dans quatre États et un autre territoire de l’Union.

Les autorités ont par ailleurs trouvé prétexte dans la pandémie pour adopter une loi draconienne leur permettant de restreindre les libertés. Le gouvernement ira jusqu’à blâmer les groupes minoritaires pour les nouvelles contaminations, arrêter et interroger arbitrairement des journalistes.

Plus récemment, il a exigé que les plateformes de médias sociaux, y compris Facebook et Twitter, suppriment les messages critiques à l’égard des autorités, prétendument dans le cadre de la lutte contre le virus.

Ses actions erratiques font de Modi une cible facile, mais la défaite morale de l’Inde est aussi celle de toute une génération. La libéralisation économique de l’Inde dans les années 1990 a entraîné une expansion rapide de la privatisation des soins de santé. Il en a résulté système d’apartheid médical.

Des hôpitaux privés de classe mondiale sont réservés aux Indiens fortunés et aux touristes médicaux. Les hôpitaux gérés par l’État sont, eux, dédiés aux pauvres. Les mieux nantis peuvent se permettre de fuir dans leurs jets privés, abandonnant les masses pauvres à leur sort tragique.

Les élites n’ont ainsi pas vu le fossé s’élargir dangereusement. Aujourd’hui, même leurs proches n’arrivent pas à obtenir des ambulances, des médecins, des médicaments et de l’oxygène.

La crise sanitaire en Inde pourrait avoir de graves répercussions mondiales. En décembre, les scientifiques ont y détecté une nouvelle variante, connue sous le nom de B.1.617. À l’instar d’autres variantes identifiées en Afrique du Sud et au Brésil, celle indienne serait plus contagieuse que la souche initiale et a déjà été repérée dans plusieurs autres pays.

L’Inde est également un acteur majeur de COVAX, l’initiative mondiale de partage de vaccins qui fournit des doses parfois gratuites à des pays à faible revenu. Elle devait ainsi fournir 200 millions de doses de COVAX à 92 pays pauvres.

Le fabricant du vaccin AstraZeneca, un contributeur majeur à l’initiative, a dit qu’il ne pourrait pas respecter ses engagements internationaux en cas de grave pénurie intérieure.

Des pays comme le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne ou la Russie se précipitent au chevet de l’Inde, lui apportant davantage d’équipements médicaux et de médicaments.

Aurait-t-on compris enfin que les pays qui pratiquent le «nationalisme sanitaire» sans plan pour aider les autres le font à leurs propres périls?