En attendant mon premier homard dans la coquille

Pour plusieurs personnes qui ne viennent pas des Îles, tous les Madelinots font la pêche ou ont des parents qui pêchent. Ridicule? Peut-être… Mais avouons que côté préjugés, ce n’est quand même pas le plus loufoque qu’on ait entendu. Je salue ici tous ceux qui pensent qu’on n’a pas les z’Internet sur l’archipel, les autres qui sont certains qu’on aime tous le poisson et ceux qui se trouvent drôles en nous disant: tu vas comprendre une heure plus tard dans les Maritimes. Ha! Ha! Ha! Hi-la-rant.

Mais revenons à la pêche. Je ne suis pas un pêcheur. Si on enlevait la moitié du chapeau circonflexe du «e», la réponse serait peut-être différente… mais je m’égare. Ma famille n’en est pas une de pêcheurs non plus. Mais ça ne m’a jamais empêché de ressentir une certaine fébrilité à ce temps-ci de l’année en vue de la fameuse première mise à l’eau des cages à homard de la saison. Il faut savoir qu’aux Îles, quand les touristes retournent chez eux, on tombe en hibernation. Huit longs mois pendant lesquels il ne se passe pratiquement rien. À part peut-être une semaine de brosse costumée à la Mi-Carême… Alors pour rester insensible à un événement comme la première mise à l’eau de la saison, il faut être un peu mort à l’intérieur.

La première mise à l’eau de l’année, c’est le signe que l’été s’en vient. La chaleur devrait enfin se montrer le bout du nez bientôt… probablement une heure plus tard dans les Maritimes. C’est également la confirmation que nos activités recommenceront à être économiques. La pêche, le tourisme et les palabres redeviendront nos moteurs de vie. C’est donc la fête par chez nous, et c’est toute la communauté qui s’excite le poil des jambes. Si la pêche est bonne, l’humeur générale le sera aussi. On sort donc les casiers des sheds, on met les bateaux à l’eau et l’on attend le GO de la garde côtière pour partir en mer.

Le homard, c’est le roi. C’est mon préféré. Celui des Îles, évidemment. J’avoue être très chauvin là-dessus. D’ailleurs, quand j’en achète en ville, je leur précise toujours: si vous m’en passez un de la Gaspésie, je vais le savoir. On ne niaise pas avec un Madelinot en manque de raves pis de far de homard.

Parce que lorsqu’on dit «mise à l’eau des cages», moi je pense surtout à «y va falloir les sortir de l’eau un moment donné, ces cages-là…». J’ai toujours aimé goûter à la première pêche. Je pense que ça me vient de memé Lapierre qui aimait ça elle aussi. Elle s’annonçait d’ailleurs toujours de bonne heure: ce soir, on va aller chercher un beau mess d’homards dans la coquille… pis c’est moi qui paye! Toutes les mamans sont pareilles. Et ce qui était drôle, c’est que chaque année, après ce fameux souper-là, elle disait: me semble qu’y goûte pas comme d’habitude… c’est pas le même goût qu’avant. J’crois bien qu’on n’en mangera pas beaucoup c’t’année. Deux semaines après, elle débarquait chez nous avec un autre mess de homards… qu’elle avait encore payé. Crée memé !

Il faut assister au départ des homardiers au moins une fois dans sa vie. C’est la nuit. Il fait froid… le genre de froid qu’on appelle frette. Celui qui vous traverse bord en bord de la moelle épinière. Malgré tout, l’excitation est palpable sur les quais madelinots. Les pêcheurs s’affairent. Les familles leur donnent un coup de main du mieux qu’elles peuvent, que ce soit physiquement, en pensées ou en prières.

Ce métier en est un qui demeure dangereux. La mer peut être généreuse, mais elle peut aussi être vache, parfois. Lorsque celle-ci revêt son long manteau noir, nul ne peut échapper au destin. La mer est sans pitié. Elle peut vous nourrir, elle peut vous divertir, certes. Mais elle peut également vous détruire. Doucement. En vous berçant… juste un peu trop fort. Comme l’enfant qui étouffe le papillon en voulant simplement le regarder d’un peu plus près.

Les Îles-de-la-Madeleine, comme toutes ces régions où la pêche est la principale source de revenus, ont vécu leur lot de tragédies maritimes. Chaque fois, ça laisse une vive cicatrice profonde dans le cœur des Madelinots. Ça leur rappelle que s’ils peuvent pêcher à leur guise, c’est parce que la mer a accepté de se laisser jouer dans les entrailles. Mais que si elle veut, elle peut, à tout moment, refermer sa main, emprisonnant à tout jamais ces valeureux pêcheurs. On peut mettre toutes les chances de notre bord en étant très prudent, en se fiant à notre instinct et à nos instruments technologiques, mais la mer aura toujours le dernier mot sur la finalité d’un voyage au large. Ce sont les risques du métier, comme on dit.

Soyez prudents et que la pêche soit bonne!

Et en attendant mon premier homard dans la coquille de l’année…

On se r’parle!