Derrière l’ourson: des enfants mal aimés

Tout a commencé par la mort tragique, à Granby, en 2019, d’une fillette martyrisée sa vie durant et abandonnée aux mains de personnes incapables d’assurer sa protection et sa sécurité. À l’époque, on avait blâmé la Direction de la protection de la jeunesse du Québec (la DPJ) chargée de son dossier. La DPJ, en retour, avait blâmé le système.

Devant ce scandale, le gouvernement québécois avait créé la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Lundi, en conférence de presse, la présidente de la Commission, Régine Laurent, a présenté son rapport. Non seulement elle ne se limite pas aux droits des enfants et la protection de la jeunesse, mais elle présente, selon ses mots, un «projet de société». Rien de moins!

Même si je ne doute pas qu’elle s’est acquittée de son mandat avec brio, il me revient en tête le fameux dicton: qui trop embrasse, mal étreint.

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Je n’ai pas encore lu son rapport de 500 pages. Mais lors de sa conférence de presse, la présidente a donné le ton de l’ampleur de sa vision en énumérant quelques grandes «recommandactions»: entre autres, l’adoption d’une Charte des droits de l’enfant, la création d’un commissaire au bien-être et aux droits des enfants et un accent solide mis sur la prévention. Tout cela généreusement enrobé de bienveillance.

Le mot bienveillance virevoltait partout dans sa présentation. C’est un si beau mot en vogue! Partout, tout le monde parle de bienveillance, bien que tout le monde déplore le manque de bienveillance de tout le monde. Comprenne qui peut.

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Parmi les autres items abordés par la présidente pour rehausser le bien-être des enfants, beaucoup de trucs sur la charge de travail des professionnels de la DPJ, beaucoup de trucs liés à la bureaucratie, à ses structures, à son efficience, etcetera.

Apparemment, rien ne bat un comité de fonctionnaires analysant le meilleur angle pour prendre le taureau par les cornes!

Pendant ce temps-là, j’attendais. J’attendais qu’on parle des enfants, qu’on en parle beaucoup, qu’on en parle longtemps, et j’ai surtout entendu un discours sur un éventuel projet de société à long terme, très long terme, le genre de projet dont on aura oublié l’origine quand il se réalisera, pour la simple et bonne raison qu’il ne se réalisera jamais!

Et des enfants continueront à être maltraités.

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Cela dit, je n’en fais pas reproche à la présidente, ni aux commissaires. Parce que c’est un système, tout ça. L’appareil gouvernemental est comme un mammouth pétrifié qu’on essaierait de reconditionner par une séance de physiothérapie.

Et ce n’est pas qu’au Québec, évidemment, que c’est comme ça. Le Niou-Brunswick aussi possède son mammouth et il est tout aussi pétrifié. Et là, comme au Québec, comme dans les autres provinces canadiennes, et comme dans les communautés autochtones, on perd des enfants. On les perd dans les craques d’un système bureaucratique pratiquement inamovible.

Pendant la conférence de presse, en écoutant les arguments, pourtant intelligents et pertinents, qu’avançait la présidente, je ne cessais de me répéter que même si tout cela est bien beau, en quoi cela aurait-il changé l’histoire de la petite martyre de Granby?

Et je rappelle ce que j’écrivais dans ma chronique du 8 mai 2019 à son sujet: «Elle fut négligée, battue, violentée, sous-alimentée, séquestrée, bâillonnée, torturée, pour finir ligotée, en arrêt cardiorespiratoire, quand les secours l’ont trouvée chez elle. Elle fut martyrisée.»

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Certes, il y a la prévention, un principe sur lequel a beaucoup insisté la présidente. Prendre le problème en amont, et tenter de le régler avant qu’on doive faire appel à la DPJ. Sur papier, l’idée est merveilleuse.

Qui pourrait s’objecter à ce qu’on s’occupe en amont des problèmes graves qui affectent des familles entières et bousillent la vie des enfants de ces familles?

Mais il faut déjà toute une infrastructure pour détecter ces situations: l’entourage de la famille, déjà, et les personnes en autorité qui gravitent autour de ces enfants, à l’école ou ailleurs.

Pourtant, dans le cas de la petite martyre de Granby, on travaillait déjà en amont. Au nom de la prévention, justement. Son cas avait été signalé plus d’une fois, par différentes personnes. L’école était au courant, ainsi que la police et la justice. Des travailleurs sociaux étaient censés s’occuper de son cas, et finalement, la DPJ.

Aurait-il donc fallu travailler en amont de l’amont?

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Vous voyez bien que rendu là, on tombe dans l’absurde.

Mais c’est dans l’air du temps. Et pas seulement dans le type de sécurité et de protection qu’on doit consentir pour le bien-être des enfants. Partout pointent de forts courants nous incitant à retourner de plus en plus loin dans le passé comme pour le «réparer», tentant de régler les problèmes d’autrefois avec nos yeux d’aujourd’hui, peut-être pour ne pas voir les défis inédits qui pointent à l’horizon.

Je ne prétends pas savoir comment régler la situation des enfants pris dans l’étau de la bureaucratie du «bien-être», même si j’y ai moi-même goûté. Barrouetté de place en place, je me sentais stigmatisé, toujours de trop; je me sentais pris en otage par des forces supérieures qui avaient droit de vie ou de mort sur moi.

C’est pour cela que j’ai tant de compassion pour les enfants maltraités par la vie. Parfois, je ne peux que pleurer sur leur sort. Ou bien, je deviens furieux de constater que malgré toutes les stratégies bureaucratiques «innovantes, structurantes, efficientes» concoctées depuis mon enfance pour le bien-être des enfants, ça n’a strictement rien changé au sort de la petite martyre de Granby.

Alors quand je vois le rapport de la commission illustré par un ourson en peluche, symbole si familier de l’enfance, je ne peux que regretter qu’on en soit encore aux symboles, justement, alors que c’est derrière ce symbole en peluche que se cache la souffrance de tant d’enfants mal aimés.

Han, Madame?