Recensement: ça compte d’être compté

Si ce n’est pas déjà fait, vous devriez recevoir dans les prochains jours une enveloppe de Statistique Canada vous demandant, comme c’est le cas à chaque 5 ans, de remplir le formulaire du recensement de la population. Si vous «gagnez» à la loterie, vous ferez partie du quart de la population à qui on demande de remplir le formulaire long, qui inclut des questions sur le travail, l’état de santé, et l’ethnicité par exemple. Le formulaire abrégé, pour sa part, s’arrête aux questions d’âge, de sexe, d’état matrimonial et de langue maternelle.

Mais dans les deux cas, on retrouve cette année (et, on l’espère, dans les années à venir) de nouvelles questions sur la langue d’éducation primaire et secondaire. Si vous portez bien attention à la formulation de ces nouvelles questions, vous vous rendrez compte qu’elles recoupent les catégories qu’on retrouve à l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Ces questions nous permettront de dénombrer ceux qu’on appelle les «ayants droit» – le «droit» en question ici étant celui d’inscrire ses enfants aux écoles de la minorité linguistique. Dans les provinces où le ministère de l’Éducation tient la bride serrée aux conseils scolaires et ne leur permet pas de gérer leurs propres admissions, voilà qui s’avèrera particulièrement important.

Ça nous a donc pris 39 ans d’application de la Charte (qui a été adoptée en 1982) avant que le gouvernement fédéral accepte enfin qu’on ait besoin de données précises sur le nombre d’élèves potentiels pour bien faire appliquer ce droit. L’article 23 repose en effet sur un critère numérique pour son application («là où le nombre le justifie»), ce qui veut dire que chaque ayant droit compte. Ce n’est quand même pas trop tôt pour qu’on obtienne enfin ce type de données.

Or, convaincre le gouvernement d’ajouter de nouvelles questions au recensement, ce n’est pas une mince affaire. Celles-ci ont été gagnées de chaude lutte par les organismes porte-parole des communautés de langue officielle en situation minoritaire (et des chercheurs sur les enjeux linguistiques pour qui ces données seront une véritable manne). Année après année, ces organismes voyaient des parents et des conseils scolaires argumenter avec leurs provinces respectives la nécessité d’une nouvelle école dans telle ou telle communauté. Et une fois que ces écoles étaient construites, il n’était pas rare qu’on se rende compte, quelques années plus tard, qu’on avait construit trop petit, le nombre d’étudiants voulant s’inscrire dépassant les attentes.

Malgré cette bonne nouvelle, il demeure toutefois une ombre au tableau: avoir une idée plus précise du nombre d’ayants droit, ça pourrait aussi vouloir dire, pour certaines communautés rurales et souffrant de l’exode des jeunes, ne plus être en mesure de justifier la présence d’une école, ou de certains services publics. De luttes pour des écoles plus grandes, nous pourrions passer, dans ces régions, à des luttes pour garder les écoles qui restent.