Nos communautés de bord de mer renferment des récits fascinants de sauvetages et de pêches miraculeuses. Mais aussi des histoires déchirantes de naufrages et d’épreuves. À la manière des enfants qui collent un coquillage sur leur oreille pour entendre le bruit de la mer, je me suis rapproché cette semaine d’une paroissienne pour réécouter la résilience caractéristique d’une mère.

En arrivant dans un nouveau milieu, on rencontre de nombreuses personnes et on reçoit des confidences. Cela permet de connaître un milieu de l’intérieur. Lors de mes premières semaines à Shippagan, j’ai rencontré Marie-May. J’avais du temps: je me suis assis pour jaser un peu avec elle. Elle m’a raconté une tranche de sa vie que je n’ai jamais oubliée et qui habite ma prière depuis.

Mardi dernier, premier jour de pêche au homard, j’ai revu Marie-May. Son mari était en mer avec son fils. Elle, avec ses souvenirs, qu’elle a accepté que je partage avec vous.

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Le lieu où habite Marie-May à Chiasson Office est pittoresque: en haut d’un cap avec le golfe St-Laurent version panoramique. L’été, on voit les bateaux faire la pêche. L’hiver, il y a le spectacle continuel des morceaux de glaces qui jouent dans les vagues et se frottent sur le rivage. C’est beau! Mais ça peut être dangereux. Lorsqu’elle a eu ses enfants, Marie-May leur a défendu de descendre le cap et d’aller à la côte: hiver comme été, c’était trop risqué!

Le matin du 10 mars 1980, le petit Steve, du haut de ses 4 ans, dit à sa mère qu’il s’en va à la côte. Sa mère ne le croit pas: il a tellement peur de l’eau! Elle lui redit de rester près de la maison; il s’amuse donc avec ses jouets près du garage en attendant que ses amis le rejoignent.

Dans la chaumière, la grand-mère berce la petite dernière. Marie-May prépare une fête pour les anniversaires de ses enfants. Elle jette un coup d’œil furtif sur son fils: elle le voit de dos en train de s’amuser. Quelques minutes plus tard, il n’est plus là. Elle alerte le grand-père qui se met à suivre les pistes dans la neige.

Il suit les petits pas, il descend le cap, il voit une petite mitaine qui sort de l’eau, d’un tout petit trou d’eau parmi les morceaux de glace. Rapide, il court, prend l’enfant sur ses épaules et rentre à la maison en demandant d’appeler l’ambulance. Mais il est déjà trop tard. C’est la fin de la vie d’un ange. Le commencement d’un deuil pour ses parents qui lui ont donné ses ailes.

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Marie-May a toujours eu peur de la mort et des morts. Le premier cadavre qu’elle a vu pendant sa vie, c’est celui de son enfant. À l’hôpital d’abord où elle a dû aller l’identifier. Et au salon funéraire. Elle se souvient des funérailles: de la sortie du cercueil et de son entrée, à elle, dans un choc traumatique pendant lequel elle peinait de ne pouvoir prendre soin de ses deux autres enfants. Les grands-parents ont été une aide précieuse. La bonté de son mari l’a soutenu.

Le printemps de 1980 n’a pas été synonyme de réveil pour elle. Elle se sentait mal; elle avait mal partout. «Si j’avais au moins pu pleurer, ça m’aurait libéré! Mais je ne pouvais pas!» Elle n’acceptait pas ce qui était arrivé à son fils. Ni ce qu’il lui arrivait à elle. La guérison a pris du temps. De la patience et du courage aussi!

La mer, omniprésente autour d’elle, lui rappelait constamment la tragédie. Lorsqu’elle descendait à la côte, elle trempait ses doigts dans l’eau pour faire son signe de croix. Peu à peu, elle s’est réconciliée avec la mer.

Lors des dernières rénovations, une fenêtre a même été élargie pour mieux apprécier la beauté de cette étendue d’eau qui est leur gagne-pain et leur garde-manger.

Elle a même réussi à trouver un sens au départ prématuré de son enfant. Lorsqu’elle pense à ce matin du 10 mars, tout lui semble si différent de l’ordinaire. C’est comme si Steve avait été appelé… par la mer. Par la mort. Par l’amour.

Aujourd’hui, elle dit en pensant au petit: «C’est notre ange gardien qui a été appelé ailleurs. J’ai compris cela avec les années. Je le prie tous les soirs. Je demande qu’il nous protège». Elle me dit cela avec un beau sourire. Voir les étoiles dans ses yeux, alors que les miens étaient dans l’eau, est mon plus beau souvenir de résilience maternelle.

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L’amour d’une mère, c’est puissant. Il est souvent un mirage que la vie nous fait: on a beau chercher partout, tout au long de la vie, on ne trouvera pas un amour aussi intense que celui de sa mère. Les bras d’une mère protègent et rassurent. Parfois, ils serrent trop et peuvent empêcher l’enfant de prendre son envol. L’amour d’une mère doit donner des racines et des ailes.

Au commencement de la vie, c’est dans la douleur de l’enfantement que la mère se détache du nouveau-né. À plusieurs reprises, elle ouvre les bras pour laisser partir l’enfant qu’elle a couvé et chéri. Et il arrive à certaines d’avoir à le laisser s’envoler vers un autre univers. On ne guérit jamais d’une telle blessure; on apprend à vivre avec une cicatrice qui se forme avec le temps.

Se détacher n’est pas abandonner. C’est accepter une certaine distance entre les corps alors que les cœurs prennent leur revanche. Humainement parlant, c’est un acte de réalisme héroïque. Spirituellement parlant, c’est une purification qui fait reposer la fidélité sur quelque chose de plus vrai et de plus profond: le bonheur de l’autre.

Marie-May m’a appris cela. Mon cœur ne connaîtra jamais la douleur qui est la sienne.

D’autres malheurs personnels me rapprocheront peut-être de sa souffrance, mais ils ne pourront l’atteindre. Parce qu’elle a beaucoup aimé, parce que nos mamans cherchent à aimer passionnément, bonne fête des mères! À celles qui ont un ange dans les cieux. Et aux autres qui en ont autour d’elles!