«La langue, a compte pu, là»

C’est ainsi que s’est exprimée France Desrosiers, présidente-directrice générale du Réseau de santé Vitalité, lorsqu’appelée à commenter lundi le transfert de patients du centre hospitalier universitaire Georges-L.-Dumont vers l’hôpital de Moncton affilié au Réseau anglophone de santé Horizon, en fin de semaine dernière.

Bien sûr, elle réagissait à l’urgence d’une situation stressante qui met tout le monde sur les nerfs depuis des mois. La pandémie et la bataille contre le mozusse de virus exigent déjà de tous les intervenants du monde médical et hospitalier des doses carrément surhumaines d’efforts individuels et collectifs.

Mais, à Moncton, il faut ajouter à cela, une pénurie criante d’infirmières francophones.

À telle enseigne que des médecins du CHU Dumont, sous la houlette du cardiologue Luc Cormier, se sont mobilisés pour venir prêter main-forte aux infirmières débordées de l’urgence. On se demande où et comment, dans une circonstance aussi pénible que celle que nous traversons, des personnes aussi sollicitées par la crise trouvent l’énergie et le courage de se surpasser ainsi.

Il faut saluer leur engagement et leur dévouement.

Décidément, cette pandémie nous aura permis d’apprécier la grandeur d’âme d’une foule de personnes qu’on aurait pu croire normalement «distanciées» de nos problèmes.

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Pour en revenir à la présidente du Réseau de santé Vitalité, je veux croire que sa malheureuse interjection est due à un énervement bien normal dans les circonstances, et qu’elle ne traduit pas véritablement le fond de la pensée de Mme Desrosiers. Sinon, ce serait pathétique.

Car s’il est une chose, un fait, une réalité qui, en Acadie, doit primer sur tout le reste, c’est la langue. La langue française.

D’ailleurs, le même constat peut s’appliquer à toute la francophonie canadienne.

Bref, il est erroné de suggérer que la langue ne compte plus en période de crise. La langue prime toujours, crise ou pas crise. Ce n’est même pas matière à discussion. C’est non négociable. Et c’est ça qui est ça.

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Cela dit, nous comprenons tous qu’une situation urgente nécessite une solution urgente.

Mais nous comprenons tous également, en Acadie encore plus qu’ailleurs, que «l’excuse» de l’urgence, même si elle est avérée, ne peut être invoquée pour expliquer ou justifier quelque détournement que ce soit d’un service en français à la population.

C’est exigeant, oui, mais cette exigence est la preuve même qu’on ne peut s’y soustraire.

Sinon, on fait le jeu, involontairement ou non, d’une frange récalcitrante de la communauté anglophone; une frange de récalcitrants pour qui les concepts même de services en français, de dualité, de bilinguisme, sont des crimes de lèse-majesté.

Pire: c’est également souvent sous couvert «d’urgence» que ces irrédentistes shakespeariens tentent de gruger, un à un, les acquis des francophones en matière linguistique.

Quand ce ne sont pas les services de la petite enfance, ce sont les autobus scolaires. Quand ce ne sont pas les autobus scolaires, ce sont les ambulanciers.

Il y a toujours quelqu’un quelque part qui trouve qu’on en fait trop pour les francophones, qu’ils en demandent trop, qu’on en donne trop.

Toujours quelqu’un quelque part pour souligner que ça coûte cher, trop cher, que c’est inutile.

Et, malheureusement, toujours quelqu’un quelque part pour nous lancer un tonitruant Go back to France!

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Oui, j’aimerais bien «retourner» en Frônce, m’installer dans une ville de Provence, profiter du soleil à l’année, devenir un accro de la baguette et du pastis, apprendre des citations d’auteurs classiques pour pimenter la conversation, m’amuser à faire semblant de râler contre l’État. Tiens, j’ai envie de demander l’asile politique!

Mais à voir le nombre de Frônçais qui débarquent à Montréal depuis quelques années, ce dont je me réjouis au plus haut point, j’en déduis que ce n’est peut-être pas le temps de retourner chez mes ancêtres les Gaulois.

Toutefois, ce serait peut-être l’occasion pour les gouvernements fédéral et provincial de mettre de l’avant des programmes ciblés et efficaces pour le recrutement d’infirmières frônçaises! Oh la la!

Appelez le président Macron, que’qu’un!

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Il m’arrive de penser une chose toute bête: on n’en finira jamais d’argumenter sur les pour et les contre du fait français au Niou-Brunswick.

Je me demande même si ce ne serait pas fixé dans l’ADN de la province, pour reprendre un terme à la mode.

C’est triste à plusieurs égards parce que ce qui pourrait être un atout pour tous devient un frein. Le Niou-Brunswick, petite province, pas très riche, pas très peuplée, pourrait devenir un immense laboratoire social au Canada, un lieu de création et d’innovation inouïes, un incubateur de développement technologique et scientifique, pour peu que l’arrivée au pouvoir de quelques esprits visionnaires déclenchent cette mutation.

On en a déjà eu un aperçu sous Louis Robichaud, et sous son successeur Richard Hatfield qui a généreusement endossé cette vision.

Mais depuis, c’est mort.

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En fait, c’est par l’éducation que la province pourra tirer son épingle du jeu.

Par un système d’éducation repensé et refaçonné de A à Z, placé au centre de cette stratégie radicale visant à propulser les communautés francophones et anglophones dans cet avenir époustouflant de possibles.

Au lieu de les tenir en laisse dans leurs vieilles certitudes historiques, confortant leurs préjugés et leur antagonisme stérile, l’éducation doit les libérer de ressentiments qui ne servent plus à rien, sauf à perpétuer les erreurs du passé.

Il est quand même fascinant de constater que plus de 200 ans après la création de la province, les communautés francophones et anglophones en soient encore à se livrer une dérisoire et futile souque-à-la-corde politique qui épuise tout le monde.

Cette double énergie, si elle était bien canalisée, si elle était mise en commun, pourrait faire de la province un point de mire international, un écrin modèle qui, en enterrant ses vieux mythes avec la hache de guerre, se donnerait les coudées franches pour se projeter dans le siècle qui grandit sous nos yeux plutôt que de rester encarcané dans son passé aboli.

Et l’on ne serait pas embêté de s’entraider «linguistiquement» en cas d’épidémie!

En sommes-nous capables?

Han, Madame?