Louise Guyon, Madame de Freneuse : un parcours mouvementé

Pionnière avec son mari et ses frères de la famille D’Amours de la rivière Saint-Jean, deux fois veuves, réfugiée à Port-Royal, elle aura une liaison avec un personnage important, ce qui lui vaudra d’être exilée à Québec. Elle revient cependant après la Conquête de 1710. Un parcours mouvementé.

Louise Guyon est née à Château-Richer, tout près de Québec, en 1668. Tout juste avant l’âge de 16 ans, elle épouse Charles Thibault au printemps de 1684; celui-ci meurt 17 mois plus tard.

L’année suivante, elle épouse en secondes noces Mathieu D’Amours de Freneuse, fils de Mathieu D’Amours de Chauffours, issu de la noblesse d’Anjou, major de Québec et membre du Conseil souverain.

Grâce à l’influence de son père, Mathieu D’Amours de Freneuse a obtenu l’année précédente une concession de terres le long de la rivière Saint-Jean, en Acadie, entre Jemseg et Naxouat (Nashwaak), en face de la ville actuelle de Fredericton. Deux de ses frères, René (de Clingancour) et Bernard (de Plaines), se font également accorder des terres dans la région. Un troisième frère, Louis (de Chauffours), avait reçu une concession sur la rivière Richibouctou, sur la côte est, mais obtient par la suite des terres près de ses frères dans la région. Louis avait épousé Marguerite Guyon, sœur de Louise Guyon.

Les membres du «clan» D’Amours sont donc bien installés sur ce cours d’eau stratégique, voisins les uns des autres, de façon continue, entre Jemseg et Grand-Sault.

Mais certains jugent le style de vie de certains des frères trop libertins. En 1686, le gouverneur général de la Nouvelle-France, le marquis de Denonville, fait arrêter deux des frères. «Je les ai fait enfermer dans une chambre, les fenêtres bouchées, sans communication avec qui que ce soit, ni pères ni amis», écrit-il au ministre de la Marine, les ayant avertis par l’entremise de leur père, «que s’ils continuaient de vivre dans les bois dans les désordres sauvagesses et des ivrogneries, je les châtierais.»

Son monde bascule

En 1690, Joseph Robineau de Villebon arrive à Port-Royal peu après que le gouverneur de Meneval ait été capturé et emmené prisonnier à Boston par Phipps. Craignant une nouvelle attaque, Villebon transfère «provisoirement» l’administration de la colonie à Jemseg, en plein dans la contrée des D’Amours. Un ou deux ans plus tard, Villebon, devenu «commandant» de l’Acadie, relocalise la capitale un peu plus en amont, à Naxouat (Nashwask), près d’où vivent Louise Guyon et Mathieu D’Amours.

L’éloignement de l’administration de la colonie n’empêchera pas des troupes de la Nouvelle-Angleterre d’attaquer le fort Naxouat en octobre 1696. Toutefois, Villebon résiste, mais Mathieu D’Amours est blessé mortellement. Sa maison, ses autres bâtiments et tout son blé sont brûlés lors de la retraite de l’ennemi.

Louise Guyon – ou Madame de Freneuse, comme on l’appelle plus souvent – qui s’était réfugiée dans les bois avec ses cinq enfants pendant l’attaque, se retrouve veuve pour une deuxième fois et sans demeure.

Après cette attaque, Villebon décide de transférer à nouveau son administration, cette fois-ci à l’embouchure de la rivière Saint-Jean; il s’installe dans l’ancien fort Latour. Il y meurt en 1700. Montebon de Brouillan lui succède en 1701 et fait à nouveau Port-Royal la capitale de l’Acadie.

Comme bien d’autres habitants de la rivière Saint-Jean, on retrouve Madame de Freneuse à Port-Royal en 1702, en compagnie de sa sœur Marguerite et de son beau-frère Louis D’Amours.

Liaison dangereuse

Un personnage important de la colonie, Simon-Pierre Denys de Bonaventure, arrière-petit-fils du frère de Nicolas Denys, accueille chez lui la veuve est les orphelins. Bonaventure est lieutenant du roi et commandant en second de la colonie. Il a une femme et trois enfants en France. Cela ne l’empêchera pas d’avoir une liaison avec Madame de Freneuse ou, comme on peut lire dans Dictionnaire biographique du Canada, de «dépasser un peu trop les bornes de la galanterie».

Ce qui est déjà un scandale le sera encore bien davantage quand Madame de Freneuse, en novembre 1703, accouche d’un garçon. L’enfant est placé dans une famille non loin de Port-Royal. L’affaire fait grand bruit. L’évêque de Québec demande au ministre de la Marine de la rapatrier au Canada. Le ministre rapporte que le Roi «est très mécontent».

À l’automne de 1704, on envoie Madame de Freneuse à la rivière Saint-Jean, mais elle revient peu après, soulignant qu’elle ne pouvait y vivre puisque l’endroit est désert. Elle a le soutien du gouverneur Brouillan, ce qui lui permet sans doute de rester à Port-Royal quelques années. Mais en 1708, elle part finalement pour Québec. Quant à Simon-Denys de Bonaventure, cette histoire l’empêche d’obtenir le poste de gouverneur de l’Acadie qu’il convoitait. Il y est toujours en 1710 lors de la prise définitive de Port-Royal; il part alors pour la France où il mourra l’année suivante.

C’est alors que Madame de Freneuse revient à Port-Royal – devenue Annapolis Royal – avec un laissez-passer du gouverneur Vaudreuil. On rapporte qu’elle a traversé la baie Française (Fundy) en canot, au cœur de l’hiver, avec son plus jeune fils et un autochtone. Le gouverneur intérimaire Charles Hobby lui permet de demeurer sur place, mais l’officier huguenot, Paul Mascarene, la soupçonnait d’être une espionne du gouvernement français, ce qui n’était peut-être pas complètement faux.

Après cette dernière aventure un peu mystérieuse, on perd de vue Madame de Freneuse. On croit qu’elle est retournée vivre à Québec quelque temps et qu’elle aurait possiblement passé les dernières années de sa vie à La Rochelle, puisque deux de ses fils y faisaient carrière dans la marine.

Quitely My Captain Waits – En 1940 paraît un roman inspiré de la liaison entre Madame de Freneuse et Simon-Pierre Denys de Bonaventure.