Nous allons «de commencements en commencements, des commencements qui n’ont pas de fin». Plus que Grégoire de Nysse, le cycle des saisons nous rappelle cette vérité. Nous ne sommes jamais arrivés; il faut avancer et se transformer sans cesse. Comme la nature nous l’enseigne.

J’allais écrire «Comment ne pas s’émerveiller de la nature qui s’éveille ces jours-ci?» Pourtant plusieurs ne sont pas capables d’un tel étonnement. Parce qu’ils sont trop occupés; ils ne prennent pas le temps d’écouter le pouls de la nature.

D’autres ont beaucoup de temps, mais seulement pour vivre dans leurs pensées nostalgiques ou inquiètes; ils ont oublié que la joie se vit dans l’ici et le maintenant.

D’autres encore cherchent sur internet ce qui pourrait les divertir, alors que le plus beau spectacle n’est pas de l’autre côté d’un écran, mais de l’autre côté de la fenêtre. S’émerveiller face à la création, c’est un premier pas pour entrer dans la joie. En se laissant habiter par ce qui entre en nous par nos sens, nous sommes attentifs à la vie telle qu’elle est, non pas telle que nous voudrions qu’elle soit. À cette condition, on goûte la vie. J’ai aimé son parfum cette semaine en allant prendre une marche en forêt.

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Dans les sous-bois, le garde-manger commence à se remplir. C’est le temps de recommencer à cuisiner avec des aliments frais de chez nous. Avec le homard et la truite, les têtes de violon et bientôt la rhubarbe.

C’est le retour des produits du terroir. Sans agent de préservation. Ni frais de transport. À vos assiettes! Et à vos sens!

La nature montre sa générosité. Pour le croyant que je suis, c’est la providence de Dieu qui est à l’œuvre. Comme Il nourrit les oiseaux du ciel et habille dignement l’herbe des champs, Il montre sa bienveillance. Si l’abondance des fruits et des légumes du jardin vous remplit de gratitude à l’automne, vous devriez être sans mot face à la profusion des têtes de violon au printemps.

Pour se rassasier dignement de têtes de violon, pas besoin de planter des graines, ni d’arroser, ni d’enlever les mauvaises herbes. Tout est donné: il suffit d’aller cueillir. C’est comme pour les coques: il suffit d’aller creuser. Le sous-bois et le sol marin sont à redécouvrir. Un trésor est caché dedans.

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Une tête de violon, c’est comme l’enfant à sa naissance. Tout est là. Il suffit de quelques rayons de soleil pour que la vie grandisse et se déploie. Un peu de chaleur et une merveilleuse fougère va s’ouvrir et se déployer pour étendre son feuillage. Ainsi, chez le nouveau-né, tout est déjà là. Il suffit de l’amour pour qu’il s’élève et montre ses potentialités. Avec un peu de bienveillance, un être prodigieux, déjà en germe, va se révéler pour le bonheur de tous.

Voilà ce que j’aime du printemps: il est une promesse. Dans son écrin, il a une profusion de fleurs qui n’attendent qu’à ouvrir. Il y a des éclaboussures d’eau à la plage et des pique-niques au bout d’un champ.

Il y a aussi des feux de camp, des visites à l’improviste, des silences pour écouter les cigales. Le réveil de la nature est rempli de promesses qui vont se réaliser pendant les jours à venir. Les commencements ont une intensité et une authenticité qu’on ne pourra jamais surpasser. C’est vrai de toute expérience. Il y a une beauté et une profondeur sans égales dans les débuts.

Il y a une promesse si grande qu’elle déçoit parfois. Une aurore qui s’amorce dans un ciel sans nuage est aussi interpellant que le soleil du midi. Ensemencer un jardin au début de l’été apporte une joie aussi grande que les jours de récolte de l’automne. Les amoureux qui s’embrassent pour la première fois entrent aussi dans un rêve; la réalité ne sera peut-être pas ce qu’ils imaginent. Qui dénoncera le mirage d’un premier baiser? Il y a un «élan vital» réjouissant dans ce qui se fait, davantage que dans ce qui est déjà accompli.

Comme dans l’aube qui annonce le jour. Dans le printemps qui prépare l’été. Dans la source qui fait le ruisseau. Dans l’intensité d’un premier baiser appelée, au-delà de tout enchantement ou désenchantement, à se purifier dans les épreuves et à s’approfondir dans un amour fidèle qui n’a plus besoin d’éclat pour révéler sa beauté première.

Embrassons la vie!

Cette semaine…

Attristé du départ de l’anthropologue Serge Bouchard. Dans ses entrevues et sa vulgarisation, il a révélé la beauté de l’ordinaire de nos vies. Le soir de son décès, j’ai ressorti un de ses livres. Un de ses récits fait l’éloge des plantes sauvages. Il écrit: «Ma nostalgie me conduit à l’orée des sous-bois, où je retrouve au pied de la fougère les germes mêmes de la libre-pensée, liberté oubliée que nous foulons sans prendre garde, déflorant tout sur notre passage, au volant de nos véhicules tout-terrain».

Médité ce secret pour apprécier la vie à chacune de ses saisons: apprendre à être bien avec l’insécurité. C’est mon Serge Bouchard à moi qui me l’a révélé: mon oncle Lucien. Pour lui, apprivoiser et être bien avec l’insécurité, c’est une manière de vivre dans la foi.

Monté en haut du camp avec Lucien pour aller voir la hauteur des têtes de violon. Elles étaient encore dans la terre. À peine pouvait-on voir le dessus de leurs petites têtes se montrer. Encore enveloppées d’une vérité méditée dans le froid de l’hiver, elles vont bientôt la clamer haut et fort: pour qui a le désir d’avancer, tout se transforme en printemps. Chaque printemps.

Fredonné la merveilleuse chanson de Louÿs Pitre «En attendant les fougères». C’est immanquable: en mai, j’entends toujours cette balade en marchant dans la forêt. Et les autres classiques de Louÿs dont les titres sont une mosaïque de la vie d’ici: «Plus tendre qu’un amant, La femme d’Acadie, Mon village, Le bonheur, etc.» Qui fera revivre ces airs de notre terroir qui pourraient devenir nos classiques? J’aimerais aider quelqu’un à ouvrir cet écrin. D’ici là, bonne semaine.

Angelina Jolie et le jeune Finn Little font du boulot plus que respectable dans Those Who Wish Me Dead. - Gracieuseté
Those Who Wish Me Dead: tout feu…