La dernière sortie

Encore cette année, Armand a tout préparé avec la même excitation et la même passion dans les yeux. Il a fait ses cages durant l’hiver, dans son garage chauffé juste à côté de la maison. Il y a passé des heures et des heures à clouer, nouer et identifier tout en écoutant sa vieille radio. De temps en temps, il embarquait dans son camion pour aller faire une p’tite drive su’l’quai pour voir où en étaient les glaces et essayer de prévoir si la pêche serait retardée ou non.

Encore cette année, le printemps venu, il a dirigé son attention vers son bateau. Quelques réparations à faire. Comme toujours. Mais au moment de tester le moteur, celui-ci refusa de partir. Il a dû commander une pièce. Mais avec le mauvais temps, il a été obligé de prendre son mal en patience. Heureusement pour lui, son morceau neuf a fini par arriver, à peine deux semaines avant la mise à l’eau.

Encore cette année, c’est avec des papillons dans le ventre qu’Armand a empilé ses cages sur le quai. À l’aide de son fidèle aide-pêcheur, il les a bouettés avant de les empiler stratégiquement sur son bateau. Comme il a déjà perdu son frère en mer à cause de cordages mal placés, il sait mieux que quiconque l’importance que ça a, de bien installer ses casiers sur le bateau. Une trawl qui s’enroule accidentellement au pied de quelqu’un pendant sa mise à l’eau ne pardonne jamais…

Encore cette année, Armand est fébrile. Fébrile comme si c’était sa première année. Et pourtant… Pourtant, c’est plutôt sa 36e et dernière saison comme capitaine de son propre bateau. Il a une pensée pour son père et son grand-père aujourd’hui décédés. Tous ont fait la pêche au homard avant lui. C’est d’eux qu’il tire toute sa passion, ses connaissances et ses ambitions.

Encore cette année, sa Thérèse s’inquiète pour lui. Un peu. Une peur qui ne part jamais vraiment complètement. Même après toutes ces années. Elle a beau connaître son homme, lui faire pleinement confiance et savoir qu’il ne prendra jamais de risque inutile, elle sait qu’au fond de lui se cachent le désir de bien faire et la soif de performer. La pêche au homard est une compétition; par jour de mauvais temps, si les autres sortent, il sortira lui aussi. Même que souvent, c’est lui qui part en premier. Et c’était pire avant d’avoir ses enfants; rien ne le retenait au quai. Mais, dès qu’Armand est devenu papa, il a commencé à avoir peur de mourir en mer…

Encore cette année, Armand espère que la pêche sera bonne. Parce qu’il n’a pas vécu uniquement des belles saisons. Il a connu les années où à peu près personne ne faisait ses frais. Les prix étaient bas et les stocks aussi. Aujourd’hui, ça va bien. On n’a jamais vu autant de homards autour des Îles. Mais personne n’est à l’abri d’une malchance; la maladie ou un bris mécanique important pourrait lui faire perdre quelques jours de pêche. Quand on sait que chaque journée rapporte plusieurs milliers de dollars, c’est facile de deviner qu’aucun capitaine n’a intérêt à rester à quai que ce soit à cause du bateau, d’un ennui de santé ou de la température.

Encore cette année, la mer permet à Armand de retrouver sa liberté. La liberté particulière qu’il ne ressent qu’une fois entouré de vagues, de houle et de goélands. Cette forte impression d’être un petit point faisant partie d’un tableau trop grand pour être admiré dans son ensemble. Dès qu’il perd de vue la terre ferme, dès que tout autour de lui n’est qu’un horizon à l’infini, Armand se sent enfin chez lui. Enraciné dans sa culture, son identité, son archipel. Il fait partie d’une grande lignée. Cette famille de pêcheurs de homard qui ont transmis de génération en génération une façon de faire, une philosophie. Une tradition.

Encore cette année, Armand prend la mer pour pêcher le homard. Comme il le fait depuis trente-six belles années. C’est donc le cœur rempli de fierté, mais aussi d’une tristesse sans nom qu’il laissera son bateau et son permis à son fils, son aide-pêcheur depuis que celui-ci à 16 ans. Il deviendra ainsi la quatrième génération de pêcheurs de la famille.

Pour sa Thérèse, c’est un soulagement de voir son homme revenir enfin à la maison. Pour de bon. Mais c’est également une grande inquiétude pour elle de voir son fils prendre le relais. Secrètement, elle aurait souhaité que «son grand», comme elle l’a toujours appelé, fasse autre chose de sa vie… Le stresse de faire une bonne saison, les tracas, les tempêtes ; les accidents, les blessures, les naufrages… L’orgueil qui pousse chaque capitaine à prendre parfois des risques en se disant «qu’un bateau, il faut que ça se paye».

À chaque début de saison, Thérèse se dit que ce n’est pas une vie que celle d’être pêcheur. Mais quand elle voit l’étincelle s’allumer dans les yeux de son homme chaque fois qu’il parle de son métier ou revient de sa p’tite drive su’l’quai, elle se sent tout à coup très fière. Fière de lui et de toutes ces années de travail acharné. Mais fière d’elle aussi. Fière d’avoir participé à sa façon en préparant les lunchs et en s’occupant seule de la maisonnée pendant les neuf semaines que dure la pêche. En partageant avec lui ses réussites, ses inquiétudes et ses moins bonnes années. Tout ça pendant trente-six saisons.

Encore cette année, 325 homardiers ont pris la mer à leurs risques et périls pour faire vivre leur famille, mais aussi tous ceux et celles qui, de près ou de loin, vivent de la pêche au homard.

À tous, bonne saison de pêche!

Et bonne dernière run, Armand!

On se r’parle!