Un président français qui, dans une remarquable bourde politique, n’a pas eu peur de faire scandale en 2018 en suggérant que les cérémonies en France cette année-là dédiées au 100e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, honorent également la mémoire de Philippe Pétain, dirigeant du régime de Vichy d’essence dictatoriale, xénophobe et antisémite, alors même que depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale aucun dirigeant français n’a voulu être associé au Maréchal.

Un président français qui, dans un délicat exercice d’équilibre mémoriel dont il a le secret, n’a pas hésité à franchir la ligne républicaine début mai cette année en marquant le 200e anniversaire de la mort de Napoléon Bonaparte, disant à la France que l’ancien empereur (1804-1814) controversé «fait partie de nous», et déposant une gerbe sur sa tombe aux Invalides à Paris, après avoir donné un discours à l’Institut de France.

Ce même président français qui, quelques jours plus tard, en assistant à la cérémonie du 10 mai, journée nationale des mémoires, de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, et événement marquant aussi les 20 ans de la loi Taubira qui a fait de l’esclavage un crime contre l’humanité, n’a pas daigné prononcer le moindre discours à cette occasion, quitte à provoquer de sourdes mais compréhensibles réactions de colère et d’indignation…

Rien ne divise un pays autant que sa propre histoire. Or, le grand sociologue américain Charles Tilly parlait des «contentious French», en référence à la volonté légendaire du peuple français de lutter contre l’injustice, contester l’exploitation, et revendiquer leur propre place dans la hiérarchie du pouvoir.

Le silence d’Emmanuel Macron révèle toutefois une rare violence symbolique, bien soulignée par l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira qui juge «édifiant» que le président de la République française n’ait rien trouvé à dire sur plus de deux siècles de l’histoire de France alors que, il y avait encore quelques jours, «il faisait des gammes sur Napoléon Bonaparte».

Lors d’une visite en Algérie début 2017, Macron qualifiait pourtant l’entreprise coloniale française de «crime, crime contre l’humanité, véritable barbarie». Comment comprendre aujourd’hui son silence sur la mémoire de l’esclavage?

L’extrême droite gagne du terrain dans une France qui retournera aux urnes pour des élections présidentielles en avril 2022. Macron a encore en mémoire les 34% d’électeurs qui soutenaient Marine Le Pen du Front national contre lui lors du précédent scrutin.

Ce contexte porte certains analystes à se demander si dans l’esprit du chef de l’État français, il y aurait un souvenir de la droite qui devrait être flatté un an avant l’élection présidentielle un souvenir de la gauche qui serait celui de l’esclavage.

La théorie électorale peut-elle pour autant excuser le «charcutage mémoriel» de Macron? Les crimes commis par les personnes, fussent-ils au nom de leur pays, atteignent parfois une telle monstruosité qui annule leurs actes antérieurs, aussi méritoires soient-ils.

Adolf Hitler avait été décoré de la Croix de fer en Allemagne en reconnaissance de ses excellents services militaires. Pour autant, peut-on imaginer l’État allemand inclure un jour son nom sur une liste de héros de la Première Guerre mondiale?

Entre 1940 et 1944, le Maréchal Pétain a présidé l’État collaborationniste de Vichy qui a aidé activement l’effort de guerre allemand et tenté d’imposer un ordre social autoritaire et ultraconservateur au pays. De sa propre initiative, Vichy a pourchassé des membres de la Résistance, adopté une législation antisémite et, plus notoirement, rassemblé environ 76 000 Juifs pour les déporter dans les camps nazis, dont la grande majorité ont été tués.

De même, Napoléon divise encore énormément la France et l’opinion mondiale. Pour les uns, génie militaire et fin stratège politique ayant posé les fondements d’une administration française moderne en introduisant le code napoléonien, la légion d’honneur et le code civil, entre autres mesures. Il est aussi pour les autres un despote dont le bellicisme a tué des milliers de personnes et qui a réintroduit l’esclavage qui avait été interdit après la Révolution française.

En 2006, le président français Jacques Chirac déclarait: «Il faut regarder le passé en face». En 2017, Emmanuel disait clairement que la colonisation a été en contradiction avec les principes des droits de l’homme que la France affirmait par ailleurs.

Il embrassait en même temps la théorie des «aspects positifs de la colonisation», en déclarant en 2016: « il y a eu de la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie».

Aujourd’hui, son silence sur la mémoire de l’esclavage marque malheureusement une dangereuse régression qui révèle tout le rapport ambigu de la France à son passé colonial.

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