En forçant, le dimanche 23 mai, un avion de ligne européen à atterrir à Minsk (capitale de la République de Biélorussie) pour s’emparer d’un opposant qui se trouvait à bord, le dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, n’a pas seulement fait preuve d’«irresponsabilité et de cynisme» vis-à-vis des 170 passagers voyageant dans l’avion.

Son geste confirme l’attrait grandissant d’une nouvelle forme de «piraterie d’État» dans les relations internationales, et qui consiste en des violations éhontées du droit international et la répression sans frontières.

Le 23 mai, un vol commercial de la compagnie irlandaise Ryanair se rendait d’Athènes à Vilnius, en Lituanie. Peu avant qu’il ne quitte l’espace aérien biélorusse, Loukachenko a déployé un avion de chasse MiG-29 pour le forcer à atterrir, au motif peu crédible qu’il y avait une alerte à la bombe.

L’objectif était plutôt d’appréhender Roman Protasevich, ancien rédacteur en chef de la publication de l’opposition biélorusse et de la chaîne de médias sociaux Nexta. Après un spectacle fugace, où les passagers et leurs bagages ont été fouillés, le dissident dans sa jeune vingtaine et sa petite amie ont été arrêtés.

Nexta est l’ennemi public numéro un de Loukachenko. En plus d’être un portail d’information avec des millions de fidèles abonnés, l’agence est également le canal d’information le plus important au Bélarus (autre nom donné à la Biélorrussie) depuis l’élection présidentielle jugée largement frauduleuse au pays en août.

Nexta rend compte de la répression violente des forces de sécurité biélorusses contre les manifestants pacifiques et donne des instructions quotidiennes sur le moment, l’endroit et la façon dont les Biélorusses devraient se mobiliser lors des manifestations de masse contre la victoire électorale de Loukachenko.

Les appels du dimanche de Nexta à une «Marche nationale pour la liberté» ont rassemblé jusqu’à 200 000 personnes dans les rues de Minsk. Loukachenko panique. En mars un documentaire de Nexta expose les richesses supposément mal acquises de Loukachenko.

Le documentaire rappelle un récent film viral sur le président russe Vladimir Poutine publié par le leader de l’opposition Alexeï Navalny, aujourd’hui emprisonné. Furieux, Loukachenko était prêt à remuer ciel et terre pour mettre la main sur sa bête noire.

Le problème est que Nexta opérait en dehors du Bélarus, depuis Varsovie, en Pologne. Loukachenko ne pouvait ainsi ni désactiver sa connexion internet, ni emprisonner ses dirigeants ou les tuer, comme il peut le faire des opposants toujours au Bélarus.

Svetlana Tikhanovskaya, la probable gagnante des élections d’août, est donc moins dangereuse pour Loukachenko que le fugitif «virtuel» Protasevich. Que faire? La méthode classique russe offre alors au KGB (ainsi qu’est encore appelé le service de sécurité de l’ex-République soviétique) une insoupçonnable clé d’accès.

Le Kremlin tue et empoisonne presqu’impunément ses opposants comme Alexei Navalny, aujourd’hui enfermé dans un camp de travail. Moscou s’est toujours moqué des services de sécurité étrangers préposés à la protection de figures de l’opposition russe, comme lors de la tentative d’assassinat de Sergueï Skripal en mars 2018 en Angleterre.

En janvier, la Russie déroutait d’un aéroport à un autre l’avion qui ramenait à Moscou Alexei Navalny. Depuis 2008, l’armée russe a par ailleurs mené des opérations armées en Géorgie, en Crimée et dans l’est de l’Ukraine, en Syrie et en Afrique, pour protéger des dictateurs en difficulté.

Confronté aujourd’hui à la plus grande vague de protestation depuis son arrivée au pouvoir en 1994, le président biélorusse parle d’un accord militaire liant son pays à Moscou via l’Union de la Russie et du Bélarus et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTCS).

Loukachenko suit donc en quelque sorte l’exemple de la Russie. Le lendemain de l’arrestation de Protasevich, le régime publiait déjà une vidéo le montrant admettre sa participation passée aux manifestations antigouvernementales. Trois autres passagers, qui ne sont pas remontés à bord à Minsk lorsque le vol Athènes-Vilnius a pu repartir, étaient apparemment des agents secrets russes ou biélorusses.

L’Union européenne et les États-Unis ont adopté des mesures urgentes, en imposant interdiction de survol, sanctions ciblées et en faisant des pressions politiques et économiques. Pour quels résultats?

Le défi dépasse largement le simple cadre biélorusse. Ces dernières années, le système juridique international a été dangereusement fragilisé par les actions extralégales de différents États. En 2014, un missile russe abattait le vol MH17 de la Malaysia Arlines au-dessus de l’Ukraine.

En octobre 2018, un commando saoudien assassinait au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul le journaliste dissident Jamal Khashoggi. Depuis 2018, Pékin détient deux ressortissants canadiens, en réponse à celle au Canada de la femme d’affaires chinoise Meng Wenzhou.

En juillet 2013, à la demande de l’administration d’Obama, l’avion ramenant le président bolivien Evo Morales de Moscou faisait une escale forcée en Autriche dans le cadre de l’affaire du lanceur d’alerte Edward Snowden.

L’attrait mondial croissant du «poutinisme»?

 

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