L’autre jour, sur le balcon, en observant l’étamine et le pistil d’une merveilleuse fleur d’hibiscus jaune-pétant-de-santé, j’ai fait une découverte inouïe: ces trompettes lilliputiennes dressées au cœur de la fleur sont en fait de microscopiques antennes qui enregistrent tout ce qu’on dit sur terre et transmettent ces infos directement au ciel!

C’est ce qui explique que saint Pierre soit si bien renseigné sur nous lorsqu’on frappe à la porte du paradis!

Bref: les fleurs sont les antennes paraboliques du Bondieu!

Vivement un prix Nobel en Bondieuserie!

***

J’espère que ma découverte ne vous rendra pas paranoïaques.

Du moins, pas plus paranoïaques que les complotistes qui en sont rendus à croire que le vaccin administré contre le mozusse de virus est en fait une puce patentée pour recueillir une myriade de renseignements sur nous, infos qui seraient ensuite retransmises aux Géants du Numérique, une confrérie secrète œuvrant à visage découvert pour s’immiscer en public dans notre vie privée!

Le but de cette néo-Patente serait de nous contrôler. Contrôler nos habitudes, nos goûts, nos us et coutumes, nos activités, notre manière de percevoir le monde. Contrôler nos besoins, nos désirs, nos envies. Contrôler notre vie, quoi.

Et se rendre ainsi maîtres de nos libertés!

Dommage qu’on n’ait pas encore inventé un vaccin contre la bêtise humaine.

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Tout ça pour vous dire que mon balcon est fin prêt pour l’été. Un hibiscus jaune citron, un bougainvillée fuchsia épiscopal, et le tour est joué.

Ça me change de mon ancienne terrasse où, chaque été depuis presqu’un quart de siècle, je multipliais les pots de fleurs en jurant chaque fois qu’il y en aurait moins l’été suivant…

Cette année, c’est vrai. Mais ça ne freine aucunement ma capacité à voir un jardin botanique là où il n’y a que deux fleurs en pot!

C’est ainsi que je cultive mon idéal: Voir Grand.

Voir grand même quand c’est petit. Surtout quand c’est petit. Voir la dimension cosmique de notre vis-à-vis, le voir dans sa plénitude même quand il n’est qu’un gros bourdon. Ou même une puce vaccinée!

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Et il en est de même pour les peuples. Et quand j’écris le mot peuple, ici, je pense spontanément au Québec et à l’Acadie.

Le Québec qui se croyait né pour un p’tit pain, il y a encore quelques années, et qui a fini par se débarrasser de cette perception réductrice de son identité. Et l’Acadie qui, me semble-t-il, se perçoit encore un peu comme un peuple né pour un p’tit pain, lorsqu’elle se résigne, après quelques ronchonnements, à tolérer qu’on la traite comme un peuple de deuxième classe chez elle.

Je comprends ça beaucoup mieux maintenant. C’est possiblement une bouffée de sagesse gobée en contemplant tant de fleurs des années durant dans le silence de ma terrasse.

Car, comme le veut l’adage, j’ai finalement compris que ce n’est pas en tirant sur la tige que la fleur poussera plus vite.

Et, croyez-le ou non, tout cela me ramène à la Bibliothèque nationale de l’Acadie!

***

Lorsque j’ai lancé cette idée, il y a bientôt deux ans, j’ai quasiment cru, emporté par mon enthousiasme, que ce projet serait réalisé en un laps de temps record.

J’étais convaincu que l’Acadie, encore si proche par la mémoire de son passé tragique, sauterait illico sur l’occasion pour faire d’une pierre deux coups: d’une part, ancrer une fois pour toutes cette histoire passée dans un lieu patrimonial incontestable et, d’autre part, sauver l’un des seuls monuments historiques de grande ampleur dont elle dispose.

Le monument en question, c’est l’ancien collège Saint-Joseph de Memramcook. Le silence révélateur qui entourait sa destinée me préoccupait.

Après quelques émois publics dus en partie à la révélation que le gouvernement provincial songeait à s’en départir, ce qui a forcé les promoteurs d’un autre projet, concocté en catimini comme c’est encore trop souvent le cas en Acadie, à se manifester sur la place publique, on est repassé en mode motus et bouche cousue.

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Et ce silence me préoccupe tout autant.

Car je crains qu’on apprenne par les médias, un jour noir, que des entrepreneurs d’ici ou d’ailleurs soient parvenus à mettre la main sur ce joyau sans prix, non pas pour en faire profiter l’Acadie, mais pour faire du fric sur le dos de l’Acadie.

Évidemment, on nous trompettera que c’est un projet structurant et efficient, créateur d’emplois, de nirvana collectif et que sais-je encore!

Jusqu’au jour où ils mettront à leur tour la clé dans la porte, ou pire: jusqu’au jour où ils jetteront carrément l’édifice à terre.

Inspirant.

***

En ce qui a trait à la création d’une institution nationale distincte de type Bibliothèque nationale de l’Acadie, qui serait créée dans l’esprit de la Loi sur l’égalité, elle m’apparaît si évidente, si pertinente, que je ne parviens pas à m’expliquer que les milieux littéraires, artistiques et culturels, ou qu’une institution comme l’Université de Moncton, ou les organismes comme la SANB et la SNA, de même que les associations professionnelles liées aux municipalités et à l’éducation, restent dans l’ombre, en silence, comme des fleurs de tapisserie.

Mon insistance à en parler est probablement alimentée par mes lectures, dont plusieurs sont liées à des histoires de bibliothèques et d’écrivains!

Je pense en particulier à l’éblouissante saga Le Cimetière des livres oubliés de Carlos Ruiz Zafon, ou au captivant Quattrocento de Stephen Greenblatt, ou à l’ironique Au paradis des manuscrits refusés d’Irving Finkel, ou encore au récit émouvant Je remballe ma bibliothèque d’Alberto Manguel. Et que dire des romans de John Irving ou de Joël Dicker qui portent sur l’univers fantasmatique des écrivains!

Ce qui émerge de toutes ces histoires, c’est l’importance du livre, de la vie littéraire, sans oublier la préservation des archives, littéraires ou autres, qui attestent qu’un peuple a vraiment une histoire, et qu’il vit toujours.

Et qu’il lui faut un écrin prestigieux pour sauvegarder cette mémoire.

Mais peut-être que je vois trop grand pour rien et que je tire trop fort sur la tige de la fleur.

Han, Madame?

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