Avant son tragique assassinat en 1968, le leader du mouvement des droits civiques aux États-Unis, Martin Luther King, disait aspirer à un jour où les noirs américains seraient jugés non pas au regard de la couleur de leur peau, mais sur le contenu de leur caractère. Serait-il impressionné aujourd’hui par les progrès des États-Unis vers l’atteinte de cet objectif?

Le 4 novembre 2008, un jeune sénateur démocrate Barack Obama de l’Illinois battait celui républicain John McCain de l’Arizona pour devenir le 44e président des États-Unis, et le premier Afro-Américain élu à la Maison-Blanche. Aujourd’hui, le cabinet de Joe Biden est composé à 55% de non-Blancs, un nombre considérablement plus élevé que la proportion que ceux-ci représentent dans la population américaine.

La question raciale reste malgré ces avancées réjouissantes la plaie béante de l’«Amérique». Cette semaine même, le président Joe Biden rappelait que «les suprémacistes blancs» représentent la «menace la plus mortelle» pour les États-Unis. Il a fait ces déclarations alors qu’il commémorait le centenaire du massacre de Tulsa le 31 mai 1921.

Ce jour-là, des Tulsans blancs, aidés des autorités locales, ont été pris de rage, tirant sur toute personne noire en vue, larguant des engins incendiaires sur leurs maisons et brûlant au sol l’un des quartiers d’affaires noirs les plus florissants du pays, connu sous le nom de «Black Wall Street».

Quelque 35 pâtés de maisons de biens immobiliers noirs dans le quartier de Greenwood ont été détruits et au moins 300 Afro-Américains massacrés. Mais, en plus des pertes en vies humaines, il y a eu plus de 1 million $ de pertes matérielles, qui s’élèveraient à plus de 20 millions $ aujourd’hui.

Avant le massacre, le district de Greenwood était considéré comme l’une des communautés noires les plus riches du pays, un haut lieu de la culture, des affaires et de la prospérité afro-américaines. Il n’en est rien aujourd’hui.

L’organisme Human Rights Watch a compilé à cet égard des données éloquentes. Le nord de Tulsa, où vit aujourd’hui une grande partie de la population noire de la ville, compte 34% vivant dans la pauvreté, contre 13% dans le sud de Tulsa, en grande partie blanc.

Le chômage chez les Tulsans noirs est plus du double de celui des Blancs. Le revenu médian pour Black North Tulsa est de 29 000$, pour 60 000$ dans White South Tulsa. L’espérance de vie des Tulsans noirs est de 70 ans, 81 ans pour les Tulsans blancs.

Aucune des plus de 100 affaires judiciaires qui ont été déposées par la suite n’a jamais abouti devant les tribunaux. Les documents historiques ont été pour la plupart détruits, et pendant des décennies, le massacre a été officiellement désigné comme l’«émeute raciale de Tulsa», pour dire qu’il s’agissait d’une bataille entre groupes raciaux.

À cet égard, on peut trouver très louables les propos de Biden: «Pendant trop longtemps, l’histoire de ce qui s’est passé ici a été racontée en silence, voilée dans l’obscurité», a-t-il déclaré. «Mes chers compatriotes américains, ce n’était pas une émeute, c’était un massacre.»

Tulsa peut-il être le point de départ pour des réparations globales pour les injustices faites historiquement aux Noirs américains? Les États-Unis peuvent-ils, d’un côté, reconnaître les horreurs de Tulsa, et, de l’autre, feindre d’ignorer les torts faits par l’esclavage américain?

Les Afro-Américains ne seraient pas les premiers à recevoir ce genre de réparations. On se rappelle, par exemple, que les Américains d’origine japonaise ont reçu 1,5 milliard $ d’excuses pour leur internement pendant la Seconde Guerre mondiale. Et les États-Unis ont également contribué à ce que des réparations fussent versées au peuple juif par l’Allemagne après l’Holocauste.

De nombreux propriétaires d’esclaves blancs ont également reçu des réparations après la fin de l’esclavage. Quant au vaste programme appelé New Deal (1933-1939), il a essentiellement servi de forme de réparations pour des générations de pauvres Américains blancs qui avaient longtemps servi comme fantassins de la capitale américaine.

L’administration Biden vient d’annoncer une série d’initiatives visant à réduire l’écart entre les richesses raciales au pays. Elle s’est en particulier engagée à lutter contre la discrimination raciale en matière de logement et à verser 100 milliards $ supplémentaires aux propriétaires de petites entreprises défavorisées.

Elle veut aussi protéger les droits de vote des minorités. Lors des dernières élections, plus de gens ont voté que jamais. Depuis, plus de 380 projets de loi ont été déposés à travers le pays, ce qui rendrait le vote plus difficile pour les Afro-Américains.

Ces initiatives sont manifestement d’essence suprémaciste. Avec l’assaut en janvier des partisans de Donald Trump contre le Parlement américain, elles tendent à démontrer que, plus d’un siècle après, l’ombre de Tulsa continue de planer dangereusement sur l’Amérique.

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