Des processions qui rapetissent

Chaque année, la Fête-Dieu me fait penser aux processions. Non pas parce que je les ai vécues. Mais j’en ai entendu parler. À travers ces récits, la culture d’une autre époque est racontée.

Raoul Boudreau a rassemblé ses mémoires dans son livre Une enfance au temps des processions (Les Éditions de la Francophonie, 2003). Il est parmi ceux qui nous ont quittés pendant la pandémie. Sa dernière procession à l’église a été discrète. Sa description de la Fête-Dieu à Bertrand est imagée: «Les hommes plantaient des branches d’arbre tout le long du chemin où passait la procession, et le lieu du reposoir – la devanture d’une maison du voisinage – était décoré avec les premiers lilas de la saison. (…) Tout le long du parcours, nous récitions des prières et nous chantions des cantiques. Devant chez Omer, les moutons se mettaient à suivre la procession de l’autre côté de la clôture, à bêler plus fort que nous autres et à faire des crottes partout, ce qui n’est habituellement pas permis dans une procession…»

On imagine la scène. Ça fait sourire. Certains sont restés nostalgiques de cette époque. D’autres auraient souhaité qu’elle se termine plus tôt. Il me semble que la pandémie et son confinement vont être un marqueur significatif d’un changement d’époque sur le plan religieux. Parce qu’il n’y a pas que les funérailles de Raoul qui ont été sobres et dépouillées. Toutes les funérailles sont passées au crible de la simplification.

Nous pouvons dire la même chose de l’eucharistie dominicale et des messes sur semaine. Même les fêtes de Noël et de Pâques ont été célébrées avec moins d’éclat. Nous avons appris à célébrer autrement. Avec moins d’attentes. Et peut-être plus d’intériorité.

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On vient d’annoncer le retour à une vie plus normale et une levée des restrictions. Peut-on s’attendre à un retour de la pratique religieuse comme avant? J’en doute. Depuis quelques semaines, il est possible d’accueillir jusqu’à 50% de la capacité de nos lieux de culte. Or, il y a des églises qui n’atteignent pas ce nombre. Ce n’est peut-être pas seulement par peur que des gens ne viennent plus.

Ceux qui venaient par habitude sont désormais absents. Pour changer une habitude, les spécialistes du comportement disent qu’il faut en moyenne deux mois. Or, la suppression complète des célébrations a duré près de trois mois au printemps dernier. Certains ont trouvé d’autres voies pour nourrir leur vie spirituelle. Définitivement, les fidèles à la messe dominicale sont moins nombreux. La tendance ne s’inversera pas.

Est-ce que notre société sera moins chrétienne? Pas nécessairement. Il pourrait même y avoir un effet paradoxal: les pratiques rituelles refléteront peut-être davantage la ferveur de ceux qui y participeront. Et d’autres s’investiront peut-être davantage dans leurs engagements quotidiens pour vivre et transmettre les valeurs évangéliques de justice et d’amour qui les animent.

Il est difficile de mesurer la vitalité du christianisme à l’unique aune de la pratique liturgique. Il n’y a pas si longtemps, le taux de participation à la messe dominicale était très élevé; est-ce que cela permettait la transmission des valeurs évangéliques dans toutes les sphères de la vie sociale? La troublante découverte de cadavres d’enfants dans une fosse commune près d’une école résidentielle montre que l’observance des activités cultuelles n’était qu’un vernis protecteur dans la vie de plusieurs dirigeants religieux et politiques de l’époque.

Annoncer la fin de l’Église à cause de la diminution des fidèles à la messe, c’est oublier qu’il y a divers degrés d’attachement à l’Église. Bien sûr, il y a un noyau qui vient régulièrement à la messe et soutient toutes les activités paroissiales. Mais il y a aussi ceux qui viennent à Pâques et à Noël, aux funérailles et aux baptêmes. Eux aussi, ils font partie de ma famille et ils ont droit à un accueil respectueux.

Des pratiques de l’Église sont en train de mourir. Sans précipiter leur déclin, il est nécessaire d’accompagner les gens qui trouvent dans ces rites une nourriture pour leur route. D’autres pratiques sont en train de naître, humblement et discrètement. Ici aussi, il est nécessaire de faire un effort de discernement pour les reconnaître et s’engager dans ces initiatives qui préparent l’Église de demain.

De nos jours, le travail en Église ressemble à celui du semeur. Avec espérance, il jette à profusion des graines dans la terre. Il consent à la croissance du bon grain avec l’ivraie. Il laisse à d’autres le soin et la joie de la récolte. Nous sommes toujours à la saison du printemps en Église. La saison des récoltes sera pour un autre temps.

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Au cours des derniers mois, des croyants ont réclamé le droit de se réunir pour prier. Certains ont même défié les lois au nom de ce qu’ils jugeaient comme «service essentiel». Chez les catholiques, l’absence de messes publiques a été vécue avec souffrance pour certains. Cela leur a permis de découvrir la valeur inestimable de cette prière d’offrande.

La Fête-Dieu est un appel renouvelé aux responsables de la liturgie dans nos paroisses pour des célébrations signifiantes. Pour des paroles et des gestes qui parlent au cœur. Lorsque l’eucharistie est bien préparée et vécue, elle permet un moment de communion plus intense qu’une heure de Facebook. Elle relie, plus profondément qu’internet, avec les besoins et les attentes du monde.

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