Quand la coupe est déjà pleine

Le ciel fait de la fièvre, ces jours-ci. C’est ce qui cause la canicule. Et le meilleur remède connu, c’est le climatiseur. Le principe est simple: t’as chaud, tu sues de tous les pores de ta peau? Alors, transforme ton appart’ en congélateur!

C’est exactement ce que j’ai fait lundi. De plus, ne prenant aucun risque, je me suis glissé dans un bain rempli de cubes de glace. Quand je suis parvenu à m’en extirper et à m’installer sur le balcon, j’étais devenu un gros popsicle aux fraises!

Belle coïncidence: tandis que les rayons de soleil me léchaient sur le balcon, les élèves du Nord-Ouest de la province bénéficiaient d’une journée de congé grâce à la même fièvre céleste. Naturellement, pour ne pas être en reste pédagogiquement, le district scolaire francophone Sud n’a pu que décréter un congé scolaire «forcé» pour mardi.

Vivement les vacances!

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Autrefois, on fermait les écoles quand il faisait une tempête d’hiver sibérienne. Maintenant, on ajoute les chaleurs caribéennes, à l’autre bout du calendrier scolaire. Un calendrier déjà mis à mal depuis un an par les impératifs sanitaires contre le mozusse de virus.

Évidemment, ce ne sont pas les élèves qui vont renâcler! Je garde encore un souvenir vivace de ce passage de ma vie. Arrivé en juin, on ne se possédait plus: on passait nos journées à zyeuter le beau temps extérieur et sa liberté imaginée…

Seule différence, le système scolaire de l’époque ne prévoyait pas de congé canicule. Et il fallait impérativement se plier aux injonctions d’une maîtresse d’école exaspérée nous criant de «sortir de la lune» au plus sacrant si on voulait éviter la «strappe».

À l’époque, l’école ne se gênait pas pour nous traumatiser.

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Les temps ont bien changé. Maintenant, c’est le bien-être de «nos» jeunes élèves qui semble être la première priorité primordiale des principales priorités prioritaires du système scolaire. Chanceux, va!

Ok, leur calendrier scolaire sera peut-être raccourci par les deux bouts, mais ça ne devrait pas nuire à leur bien-être intellectuel vu que les téléphones intelligents peuvent facilement suppléer les pédagogues, anyway.

Oui, faut être de son temps, la pédagogie évolue, merveilleusement secondée par les Google et Wikipédia de ce monde. L’important, c’est que ça continusse!

(ALERTE GRAMMATICALE: mon ordi m’informe que le subjonctif présent du verbe continuer à la troisième personne du singulier est «continue». Fiou! Que serions-nous sans nos nouveaux pédagogues électroniques?)

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Un peu plus haut, j’ai parlé de «nos» jeunes. J’ai mis le possessif entre guillemets français, pour attirer votre attention sur un gros tic de langage collectif, une manie de s’approprier les autres groupes d’âge.

On parle de «nos» enfants, de «nos» p’tits bouts de chou, de «nos» élèves, de «nos» jeunes, etcetera. J’y vois une forme de paternalisme, de fausse protection, pour ne pas dire de condescendance inconsciente.

J’ignore si les enfants, les élèves et les jeunes apprécient le fait de se savoir la propriété d’un locuteur, mais quoi qu’il en soit je les laisse se débattre avec ça, vu que je n’entre plus dans ce groupe d’âge.

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En revanche, quand j’entends quelqu’un parler de «nos» vieilles personnes, ou de «nos» personnes âgées, que ce soit sur un ton jovialiste ou mielleux, je n’apprécie pas beaucoup.

Je ne suis pas «ta» vieille personne, Chose.

C’est infantilisant. Ok, encore une fois, c’est probablement une manière inconsciente pour le locuteur d’exprimer son «respect» pour les personnes âgées, mais il y a de bien meilleures manières de l’exprimer.

Un bon endroit pour commencer à respecter les personnes âgées, ça pourrait être dans les lieux où elles sont hébergées spécifiquement pour recevoir des soins de santé! La pandémie a tragiquement révélé que ces foyers de soins avaient été, en fait, des vortex où s’est engouffrée la mort et son cortège de deuils insondables.

Ce n’est pas en susurrant à longueur de journée dans les médias qu’«on les aime tant nos vieilles personnes» que ça devient la réalité!

Mon petit doigt me dit que c’est une manière collective de se déculpabiliser de n’avoir su les protéger dans les lieux où elles logeaient justement pour être en sécurité, à l’abri des maladies nosocomiales et autres bibittes. Ce qui ne fut pas le cas.

Si on les aimait tant que ça, on ne leur réserverait pas le sort indigne qu’on leur fait en les isolant dans des bâtisses sans âme, comme si elles ne servaient plus à rien maintenant qu’elles en ont terminé avec leur vie d’avant.

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Comme vous pouvez le constater, le popsicle-chroniqueur a fondu. Ne reste que le bâton!

En fait, j’ai peut-être subi un coup de chaleur en écrivant cette chronique, alors que, de votre côté, vous fracassiez des records de chaleur historiques!

Félicitations!, comme on dit sur Facebook, pour toutes sortes d’affaires pas toujours historiques.

Dieu merci, cette canicule dont on parlera longtemps, la température étant un de nos grands sujets de discussion intellectuelle, n’aura pas empêché le Canadien de Montréal d’envoyer valser de quatre coups de balai les Jets de Winnipeg. Yéé.

Est-ce que le Bondieu les aurait punis pour le coup de cochon de Schifeflé, ou whatever?

REPENT! REPENT!

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Que demander de mieux qu’un spectacle sur glace pendant une canicule? Y a-t-il quelque chose de plus rafraîchissant?

Ça nous fait tout oublier. Oublier la pandémie, les masques, le confinement, le couvre-feu, la vaccination, «nos» vieilles personnes isolées, nos anciennes vacances d’été, nos anciens records historiques.

Dommage qu’ils ne soient pas si bien équipés ailleurs, disons le Yémen, où des canicules comme la nôtre il y en a à l’année longue.

Malheureusement, ils n’ont pas beaucoup de glace pour se rafraîchir. Même que souvent, ils n’ont pas d’eau pantoute!

Et qu’au lieu d’être pognés comme nous à rester dans nos maisons climatisées, ils doivent se battre contre la vie elle-même.

Et ça me fait penser que si, pour nous, ça sent la coupe, pour certains la coupe est déjà pleine.

Bonne canicule!

Han, Madame?