Ces œuvres qui marquent l’esprit

Le nouveau roman de l’auteure native de Calgary, Nancy Huston, jette un regard foudroyant sur le monde. Du côté musical, je vous propose le très bel album d’Yves Desrosiers, qui évoque la route, réalisé par Benoît Morier.

Arbre de l’oubli, Nancy Huston

Beaucoup de colère se dégage de ce nouveau roman percutant de Nancy Huston qui ratisse très large. Racisme, religion, procréation pour autrui, féminisme, violence, viol, misère, terrorisme, tourisme sexuel, filiation, Holocauste, santé mentale; les enjeux sont multiples. La romancière canadienne établie à Paris qui aborde les contradictions du monde nous jette des vérités en plein visage avec une certaine pointe d’ironie.

Roman aux multiples voix, Arbre de l’oubli dresse un portrait d’une famille juive américaine aisée et éduquée, tout en la reliant à des pages plus sombres de l’histoire moderne. Au centre du roman, la quête d’identité d’une jeune métisse américaine, Shayna qui grandit au sein de cette famille blanche new-yorkaise privilégiée. C’est aussi l’histoire tortueuse de ses parents Joël Rabenstein et Lili-Rose Darrington. Loin d’être linéaires, les récits s’imbriquent les uns aux autres avec des allers-retours constants dans le temps. Si au début, on est un peu confus, au fil des pages, l’histoire s’installe tranquillement révélant les secrets et la vie de chacun des personnages. Lili-Rose, personnage très complexe, qui a subi un abus dans son enfance, tente de comprendre les traumatismes des femmes artistes. C’est dans l’enfance que tout se joue, avance-t-elle.

Quand le livre s’ouvre, Shayna qui est une jeune adulte vient d’arriver à Ouagadougou au Burkina Faso avec son amoureux Hervé. Par la suite, on revient dans le temps pour raconter son histoire. Tout au long du livre, Shayna, à qui on n’a jamais caché les circonstances de sa venue au monde, est habitée par une profonde quête d’identité. Son chemin vers l’émancipation sera difficile. «En fait partout dans ce pays, le recto d’harmonie, d’industrie et d’énergie positive est collé au verso d’horreur et de gore; gorges marron tranchées et vagins marron percés, utérus marron squattés et pénis marron coupés», hurle la jeune fille devant ses parents éberlués.

Entre les chapitres, Shayna livre ses états d’âme qu’elle note dans son petit carnet noir, témoignant ainsi du trouble qui l’habite. L’écrivaine présente le monde sans lunette rose, ne craignant pas les polémiques, dénonçant l’esclavage moderne des Noirs américains tout en gardant une certaine distance. Quand elle parle de Shayna, elle emploie le «tu». Craint-elle qu’on l’accuse d’appropriation culturelle?

Il y a plusieurs niveaux dans ce roman exigeant qui met en lumière la puissance des mots de l’écrivaine chevronnée et son talent pour placer ses personnages dans un contexte plus grand dans l’histoire mondiale. Elle a aussi le don de comprendre le monde. Peut-être pas aussi puissant que Lignes de faille que j’avais adoré, Arbre de l’oubli nous marque quand même profondément et hante nos esprits. (Actes sud, 2021). ♥♥♥½

Nokta ŝoforo, Yves Desrosiers

Nouvel album du guitariste québécois, Nokta ŝoforo (en espéranto) rassemble dix pièces principalement instrumentales qui nous entraînent à travers des paysages cinématographiques. Ce musicien resté un peu dans l’ombre a travaillé avec de grands noms de la chanson comme Lhasa de Sela, Jean Leloup, Richard Desjardins, Florence K, Bia et bien d’autres. Sur ce disque marqué par la route, il propose un voyage musical très mélodique aux frontières du rêve, évoquant les grands espaces.

Il y a aussi un peu d’Acadie sur cet opus puisque Benoît Morier de Moncton signe la réalisation et joue plusieurs instruments. On retrouve aussi le banjo de l’Acadienne Lisa LeBlanc sur deux pièces, ainsi que le violon de la Néo-Brunswickoise Sumira Bothé. Aux guitares et claviers d’Yves Desrosiers viennent se greffer notamment les cordes, les cuivres, les percussions, l’accordéon et la voix de Geneviève Toupin dans les chœurs, pour créer un ensemble harmonieux. Dans la dernière pièce, on peut également entendre la voix du guitariste. Cette musique à peu près inclassable évoque une foule d’images qui s’imprègnent dans notre esprit. Neĝa vojo figure parmi les pièces particulièrement touchantes de l’album. ♥♥♥½