En novembre 1710, à peine un mois après la conquête définitive de Port-Royal, un brigantin s’approche du cap Baptiste – qu’on nommera plus tard cap Blomidon – qui marquait l’entrée du bassin des Mines, lieu de plusieurs établissements acadiens, dont Grand-Pré. Le grand voilier transportait 60 hommes armés avec à leur tête un jeune officier âgé d’environ 25 ans: Paul Mascarene.

Paul Mascarene avait comme mission d’aller à la rencontre de la population acadienne de la région, essentiellement pour leur livrer un message du nouveau maître de Port-Royal, devenu Annapolis Royal: Samuel Vetch. Ce dernier avait donné à Mascarene des ordres écrits destinés aux Acadiens: ils étaient maintenant des «prisonniers; leur personne et leurs biens étaient totalement à la disposition des conquérants».

Vetch souligne aussi que ses soldats «voulaient piller et détruire leurs villages.» Par pitié, je les ai sauvés», peut-on lire. En échange, Vetch s’attendait à recevoir un «beau présent», soit 6000 livres en argent ou l’équivalent en fourrures.

Finalement, les «prisonniers» ne paieront qu’une partie de ce montant. Pour Mascarene, ce sera le début d’une longue relation avec les Acadiens qui durera près de 40 ans. Relation qui sera facilitée par le fait qu’il parle français.

Les origines de Paul Mascarene

Paul Mascarene (né Jean-Paul) est originaire du Languedoc, dans le sud de la France. À un très bas âge, son père protestant doit s’exiler après la révocation de l’édit de Nantes (1685). Il passe donc les premières années de sa vie avec sa mère catholique.

À l’âge de 10 ans, des membres de sa famille du côté de son père le retirent de France et l’envoient à Genève où il fait ses études. Il arrive en Angleterre vers 1706 et commence sa carrière militaire. Trois ans plus tard, il est en Nouvelle-Angleterre en vue de participer à une expédition contre le Canada. Mais ce projet sera abandonné et remplacé par une attaque contre Port-Royal au printemps de 1710.

Au cours des trente prochaines années, Mascarene jouera différents rôles dans l’administration de la Nouvelle-Écosse et fera souvent la navette entre la colonie et Boston – où vivent sa femme et ses enfants.

En 1720, le nouveau gouverneur Richard Philipps met sur pied un premier conseil et y nomme Mascarene en tant qu’ingénieur en chef. La même année, à la demande de Philipps, Mascarene rédige pour les autorités à Londres un compte rendu exhaustif de la situation dans la colonie, dix ans après la Conquête. Il y présente à la fois les avantages et les désavantages de maintenir sur le territoire les Acadiens, «dont on a toléré qu’ils soient en possession de leurs terres».

Il n’y voit que deux mérites: leur départ renforcerait les voisins français, surtout s’ils s’installaient à l’île Royale (Cap-Breton); aussi, leur présence est utile pour fournir le bois de chauffage et de construction, ainsi que la nourriture, du moins «jusqu’à ce que les Anglais soient assez forts», et «qu’un nombre considérable de sujets britanniques s’établissent à leur place.»

Quant aux désavantages, ils sont plus nombreux. L’un des principaux est la présence des missionnaires «qui ont un ascendant sur ce peuple ignorant, et se rendent maîtres de toutes leurs actions, en les guidant et les dirigeant, selon leur bon vouloir.»

Il reproche aussi aux prêtres d’inciter les autochtones à la violence et ainsi empêcher toute tentative d’établissement de colons britanniques.

Enfin, Mascarene préconise de ne plus permettre aux Acadiens de prêter un serment conditionnel à ce qu’on les exempte de prendre les armes contre les Français. On remplacerait ainsi ceux qui partiraient par des colons britanniques.

Malgré cette position sévère à l’endroit des Acadiens, Paul Mascarene agira avec modération et pragmatisme auprès de la population acadienne. Cela sera particulièrement vrai dans la décennie de 1740, alors que Mascarene – qui prend finalement les commandes de la colonie – doit faire face à l’invasion de troupes canado-françaises.

La neutralité des Acadiens à l’épreuve

En 1745, après quelques tentatives échouées des forces françaises de reprendre Annapolis Royal et de reconquérir l’Acadie, les membres du conseil à Annapolis forment un comité pour enquêter sur le comportement des Acadiens lors de ces conflits. Conclusion: les Acadiens n’ont pas respecté leur serment d’allégeance et ont démontré qu’ils étaient «complètement dévoués aux intérêts de la France. Non seulement ont-ils manqué à leur devoir d’avertir les autorités de la présence et des déplacements des troupes ennemies, ils leur ont fourni provisions, bateaux, chevaux et guides. Le comité préconise d’expulser tous les Acadiens et de les remplacer par “de bons sujets protestants”.

Ce rapport allait à l’encontre de la politique adoptée par Mascarene pendant toutes ces années. Toutefois, il n’ose pas aller à l’encontre des conclusions, mais exprime à ses supérieurs à Londres qu’une telle opération provoquerait le chaos et une “révolution”. Si cela doit se faire, écrit Mascarene, il faudra que le Massachusetts s’en charge.

Au bout du compte, le principal argument de Mascarene envers la bonne foi de la grande majorité des Acadiens sera que toutes ces tentatives d’attaques envers Annapolis Royal ont échoué. Après l’arrivée d’un nouveau gouverneur, Edward Cornwallis, il retourne pour de bon à Boston, où il meurt en janvier 1760.

Les origines françaises de Paul Mascarene lui ont souvent valu des soupçons, et lui ont coûté des avancements. Ses obligations à Boston l’ont sûrement empêché de servir d’une façon adéquate en Nouvelle-Écosse. Son attitude plus tempérée envers les Acadiens aura permis à ceux-ci d’être traités pendant plusieurs années avec plus de compassion et de justice que ne le feront les gouverneurs suivants.

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