Tour à tour limite éphémère, lieu d’expansion de la colonie acadienne, puis frontière fortifiée entre les empires français et britannique, la rivière Mésagouèche finira par délimiter en grande partie la frontière entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse.

La rivière Mésagouèche (Missaguash en anglais) traverse une bonne partie de l’isthme de Chignectou, entre la baie Verte, dans le détroit de Northumberland, et la baie de Fundy, où elle se déverse. Les premiers habitants européens l’appelaient «rivière du Portage», en raison du passage à pied qu’il fallait faire entre sa source et la baie Verte.

Puis, on la dénomme régulièrement Sainte-Marguerite, mais finalement, c’est le nom de Mésagouèche qui va s’imposer, venant d’un nom mi’kmaq pouvant signifier «rivière marécageuse».

Selon William Francis Ganong, lorsque William Alexander a reçu comme concession l’Acadie qu’il renomme Nouvelle-Écosse, il a divisé le territoire en deux: New Caledonia était la péninsule néo-écossaise, et New Alexandria la «terre ferme» (équivalant au Nouveau-Brunswick actuel), avec comme frontière la Mésagouèche. La rivière aurait été également utilisée pour délimiter les zones d’influence des deux «cogouverneurs» de l’Acadie, Charles de La Tour et Charles d’Aulnay.

C’est à cet endroit où certains Acadiens de Port-Royal, avec à leur tête le chirurgien Jacques Bourgeois, vont pour la première fois s’aventurer hors du noyau originel et fonder Beaubassin, dès l’automne de 1671, une dizaine d’années avant la plus célèbre Grand-Pré.

Alors que Beaubassin viendra à désigner toute la région, Mésagouèche, en plus de la rivière, sera aussi le nom qu’on utilisera pour le village principal de Beaubassin.

Dans les décennies qui vont suivre, les Acadiens s’installent des deux côtés de la Mésagouèche, et plus loin encore, pour fonder une trentaine d’établissements, tels que celui à la pointe de Beauséjour, Pont à Buot, Nanpan, Tintamarre, Jolicoeur, etc.

Une carte ancienne de la rivière Mésagouèche.

Petite rivière, rôle stratégique immense

La rivière devient également un cours d’eau stratégique, permettant, avec le portage jusqu’à la baie Verte, d’atteindre le golfe du Saint-Laurent, et de là, Louisbourg et Québec.

Son rôle deviendra majeur après le traité d’Utrecht de 1713, alors que la France cède l’Acadie à la Grande-Bretagne «conformément à ses anciennes limites». L’ambiguïté de ces mots va donner lieu à des disputes entre les deux pays qui s’éterniseront sur une période de plus de 40 ans, soit jusqu’à ce que les armes règlent la question.

Les points de vue sur les limites de l’Acadie étaient forts divergents. La Grande-Bretagne prétendait que la colonie française qui lui avait été cédée s’étendait jusqu’à la rivière Kennebec, dans le sud du Maine actuel, et jusqu’à la rive sud du fleuve Saint-Laurent, englobant ainsi ce que sont aujourd’hui le Nouveau-Brunswick et la Gaspésie. De son côté, la France était d’avis que l’Acadie se limitait à la péninsule néo-écossaise actuelle, et, à certains moments, uniquement à la partie sud de ce territoire.

Très tôt, la France soutient que son territoire comprenait toute la rive nord de la baie de Fundy, soit le sud du Nouveau-Brunswick actuel, où se trouvaient également plusieurs établissements acadiens, notamment le long des rivières Chipoudie, Petitcodiac et Memramcook. La Grande-Bretagne contestait ces affirmations, mais sans les défier par les armes.

Les choses se corsent à la fin des années 1740. Après la guerre de Succession d’Autriche, la France décide d’occuper militairement le territoire qu’elle revendique. Le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748, qui ramenait essentiellement le statu quo, tel que la rétrocession à la France de Louisbourg capturée en 1745, prévoit la création d’une commission pour régler, une fois pour toutes, le différend sur les limites de l’Acadie/Nouvelle-Écosse.

En 1749, Québec envoie des troupes à l’embouchure de la rivière Saint-Jean et dans l’isthme de Chignectou, tout près de Beaubassin. En attendant que la commission puisse en arriver à une entente, la France décrète unilatéralement que la Nouvelle-Écosse se termine à la rivière Mésagouèche. Or, Beaubassin se trouve du «mauvais» côté de la frontière…

Au printemps 1750, le lieutenant-gouverneur de la colonie, Charles Lawrence débarque sur la rive sud de la Mésagouèche avec 400 hommes afin d’établir une présence militaire dans la région. Au même moment, Beaubassin est incendié afin de forcer les Acadiens vivant du côté néo-écossais à se réfugier dans les territoires contrôlés par les troupes canado-françaises.

Lawrence se résigne à partir, mais il revient en septembre et fait construire un fort qui portera son nom. De l’autre côté de la rivière, les Français répliquent en érigeant le fort Beauséjour. La Mésagouèche devient une frontière fortifiée entre deux empires.

En 1754, la commission sur les limites se dissout sans avoir pu en arriver à un compromis.

C’est cette même rivière que le lieutenant-colonel Robert Monckton franchira avec ses troupes en juin 1755 et capturera le fort Beauséjour. À partir de ce moment, les Britanniques contrôlent les deux rives de la Mésagouèche et la Déportation des Acadiens commence.

La rivière Mésagouèche sépare la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.

Une trentaine d’années plus tard, la Mésagouèche reprendra du service comme frontière. En 1784, la Grande-Bretagne ampute la Nouvelle-Écosse de sa partie ouest pour créer une nouvelle colonie, le Nouveau-Brunswick, à la demande des nombreux loyalistes qui s’y sont établis. Et elle décrète que la rivière Mésagouèche délimitera en bonne partie les deux provinces.

La Nouvelle-Écosse contestera cette décision et demandera à plusieurs reprises que la frontière soit déplacée plus à l’ouest, même jusqu’à la rivière Petitcodiac. Mais Londres tournera le dos aux nombreuses requêtes en ce sens.

Depuis ce temps, la Mésagouèche poursuit sa mission historique de frontière naturelle, et beaucoup plus pacifique.

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