C’était jusque-là la plus grande expédition militaire maritime entreprise par la France au 18e siècle. Ce fut aussi son plus grand échec. Ce qu’on allait appeler «l’expédition du duc d’Anville» de 1746 ne manquait pas d’ambition : d’abord reprendre l’Acadie, perdue en 1713, reconquérir Louisbourg, capturée l’année précédente, et, si tout allait bien, mener quelques attaques en Nouvelle-Angleterre, dont sur Boston. Le sort allait en décider autrement…

Nous sommes en pleine guerre de Succession d’Autriche. La grande majorité du conflit se déroule en Europe et implique sept nations. La France veut profiter de la guerre pour reprendre du terrain en Nouvelle-France.

Le comte de Maurepas, secrétaire d’État à la Marine, responsable des colonies, décide d’entreprendre l’imposante expédition et d’en confier le commandement à l’inexpérimenté Jean-Baptiste-Louis-Frédéric de La Rochefoucaud de Roye, marquis de Roucy, duc d’Anville. Âgé de 37 ans, la principale qualification du duc d’Anville pour cette importante fonction semble d’avoir été le propre cousin de Maurepas.

Le duc d’Anville – portrait – vers 1740 – auteur inconnu

C’est une véritable petite armada qui sera mise sur pied. Les chiffres diffèrent selon les sources; certaines parlent de 72 navires et de 7 000 soldats, d’autres de 50 navires et de 11 000 hommes. Qu’importe, on ne s’en allait pas à un pique-nique.

L’expédition doit se regrouper dans la baie de Chibouctou, où sera fondée Halifax trois ans plus tard. À la demande de la France, Québec dépêche 700 hommes commandés par l’officier canadien Jean-Baptiste Roch de Ramezay pour faire – par voie terrestre – la jonction avec les troupes de d’Anville à Annapolis Royal. Le groupe de Ramezay comprend plusieurs guerriers autochtones et une poignée d’Acadiens.

On prévoyait un succès facile

Sur papier, le plan était parfait. Le ministre Maurepas affirmait même dans ses instructions au duc d’Anville, qu’il «doit lui être aisé de s’emparer de l’Acadie», car selon lui, les «habitants sont tous de familles françaises qui y sont restées depuis la cession faite de ce pays-là à l’Angleterre par le traité d’Utrecht, et qu’ils n’ont jamais cessé de désirer de rentrer sous la domination de Sa Majesté.»

Mais un autre passage de ces mêmes instructions, souvent relevé par les historiens, aurait donné des frissons aux Acadiens s’ils en avaient connu l’existence: «S’il y en a sur la fidélité desquels on ne puisse pas compter, il (d’Anville) les fera sortir de la colonie, et les enverra soit à la vieille Angleterre, soit dans quelqu’une des colonies de cette nation.»

Bref, la déportation par la France elle-même.

L’organisation va rencontrer multiples problèmes et retards. On espérait un départ vers la mi-avril; ce n’est que plus de deux mois plus tard, soit le 22 juin, que l’escadre, réunie à Rochefort, prend le large.

Une traversée catastrophique

Deux jours après le départ, les vents posent problème. Un mois plus tard, on stagne aux Açores pendant 10 jours en raison de vents trop calme. Le 1er septembre, un violent orage survient. Le 10 septembre, un premier navire aperçoit les côtes de la Nouvelle-Écosse. La partie n’est pas gagnée car le 13, une tempête d’une immense violence va décimer l’escadre pendant deux jours. Des navires ont dérivé jusqu’à l’île de Sable, au large de la pointe sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, mais reprennent ensuite le bon chemin.

Mais plusieurs navires coulent. La maladie fait rage sur les autres, dont le scorbut ainsi qu’un mal inconnu qui tuera bon nombre de soldats. Vers le 21 septembre, ce qui reste de l’escadre se regroupe enfin à Chibouctou; d’Anville a perdu le quart de sa flotte. On débarque les malades sur la côte. Certains survivent grâce aux vivres apportées par des Acadiens.

Carte de la baye et rade de Chibouctou – 1746 – par Jean-Baptiste de Caux de Blacquetot

Le 25, autre malheur : d’Anville subit une attaque d’apoplexie sur son navire. Il meurt deux jours plus tard. Son corps est enterré sur l’île George, en face de la ville actuelle d’Halifax. Sa dépouille sera transportée à Louisbourg trois ans plus tard.

Son second, d’Estourmel, se sent incapable d’assumer cette tâche. Il manque lui aussi d’expérience. Son entourage l’entend dire que «tout est perdu» et que «cela est impossible». Totalement déboussolé et perturbé, il en vient, en pleine nuit, de penser voir des ennemis partout. Il se transperce le ventre avec son épée. Il survit cependant et délègue son autorité au commandant du navire amiral, Jacques-Pierre de Taffanel de La Jonquière, qui avait été nommé gouverneur de la Nouvelle-France avant l’expédition et devait se rendre à Québec après cette mission pour assumer son poste.

La Jonquière part avec ce qui lui reste d’hommes et de navires pour Annapolis Royal le 24 octobre. Comble de malheur, une autre tempête frappe la flotte. Excédé, il abandonne tout et met le cap pour la France, sauf quatre navires qui iront à Québec. Jonquière va perdre d’autres navires et d’autres hommes pendant le trajet.

De son côté, Ramezay était à Annapolis depuis le 11 octobre, prêt à attaquer. Il apprend le 3 novembre que l’escadre française ne viendra pas. Il rebrousse chemin vers Beaubassin. L’Acadien aisé Joseph LeBlanc dit le Maigre avait rassemblé 230 têtes de bétail pour approvisionner les troupes. Il y perdra une petite fortune.

Ceux qui ont analysé cet échec monumental ont soulevé différentes explications comme le manque d’expérience, non seulement de d’Anville mais aussi de nombreux officiers supérieurs, la qualité des vivres, le manque d’eau potable, etc.. Le ministère de la Marine va monter du doigt le mauvais temps, mais fera disparaître des documents qui l’auraient mis en cause.

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