Charles Lawrence, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse en 1755, est, pour ainsi dire, «l’ennemi numéro un» historique du peuple acadien. Il est considéré par la grande majorité des historiens comme le principal responsable de la Déportation. L’évaluation de son rôle ou de ses motivations a évolué avec le temps, et, dans les premiers temps surtout, a différé selon la nationalité de ceux qui en ont fait l’analyse.

Les premiers historiens qui ont écrit sur les événements de 1755 étaient de langue anglaise. Pour les Thomas Haliburton, Beamish Murdoch ou Adams George Archibald, trois auteurs de la Nouvelle-Écosse, la Déportation et les actions de Charles Lawrence étaient justifiées.

Archibald, juriste, politicien et fondateur de la Société historique de la Nouvelle-Écosse, présente en 1886 deux exposés sur la Déportation. Pour lui, Lawrence avait pris une décision «absolument nécessaire envers la sécurité, voire l’existence même de la province en tant que possession britannique.» Il rejetait en fait – et ce ne sera pas le seul – le blâme de la Déportation sur les différents gouverneurs de Québec de Louisbourg, ainsi que de leurs agents, concluant que «les Acadiens peuvent dire en toute vérité que s’ils ont souffert de ce grand malheur», c’est en raison des «hommes de leur propre race qu’ils pensaient être des amis, mais qui étaient en réalité des ennemis.»

Sir Archibald s’était peut-être inspiré du grand historien Francis Parkman, qui, dans son «Montcalm and Wolfe» de 1884, portait un jugement similaire, faisant porter les épreuves des Acadiens sur le dos des «agents de la cour de France, ainsi que sur les agents civils, militaires et religieux», qui avaient rendu «nécessaire un recours à la force», une décision prise qu’en «dernier recours».

Plusieurs qui convenaient que la démarche de Charles Lawrence avait été atroce évoquaient cette notion de «cruel necessity», ou cruauté nécessaire.

Les historiens de langue française qui vont s’intéresser à l’histoire acadienne auront un point de vue tout à fait différent.

Contemporain des Murdoch, Haliburton, Archibald et Parkman, le prêtre-historien Henri Raymond Casgrain, natif du Québec, en sera l’incarnation. Après avoir lu ce que Parkman avait écrit sur la Déportation et sa description des Acadiens comme étant de «simples paysans ignorants», Casgrain décide de mener des études poussées sur la question, notamment aux archives de Paris et de Londres. Il va y découvrir plusieurs documents qui, selon lui, avaient été «omis» dans la compilation des archives de la Nouvelle-Écosse entourant cette époque.

Casgrain est l’un des premiers qui montre directement du doigt Charles Lawrence, mais qui était «poussé par ses subalternes des colonies anglo-américaines». Il disculpe tout à fait les autorités de Londres. Après avoir lu le fruit des recherches de Casgrain, Parkman – selon Casgrain – dira que ce qui est arrivé aux Acadiens «était un scandale des deux côtés».

D’autres, comme les auteurs français, canadiens-français et acadiens vont suivre les traces de Casgrain.

L’un des plus éloquents est sûrement Édouard Richard, arrière-petit-fils de déportés acadiens au Québec. Après une longue carrière d’avocat, de politicien et d’homme d’affaires, marquée par de fréquentes périodes de maladies, il va se sentir investi d’une mission de raconter l’histoire de son peuple.

Son livre en deux volumes: Acadie: reconstitution d’un chapitre perdu de l’histoire de l’Amérique a surtout pour but d’exposer «la mauvaise foi et la partialité» des Parkman de ce monde, et de démontrer que le grand coupable du Grand Dérangement est bien Charles Lawrence.

En avril 1916, l’historien, généalogiste et archiviste Placide Gaudet prononce une conférence devant la Société historique de la Nouvelle-Écosse à Halifax, sur le lieu même où, le 28 juillet 1755, le lieutenant-gouverneur Charles Lawrence avait présidé la réunion du Conseil qui allait entériner la décision de déporter le peuple acadien. Il parle de la Déportation comme d’une «tache de sang indélébile», un «stigmate d’opprobre, d’horreur, de barbarie».

Six ans plus tard, il publie «Le Grand Dérangement, sur qui retombe la responsabilité de l’expulsion des Acadiens», dans lequel il accuse Lawrence d’être l’auteur, avec «ses acolytes» du drame. Mais en cautionnant par la suite le geste de Lawrence, et en le nommant gouverneur, Gaudet se demande si le gouvernement britannique n’a pas «assumé devant la postérité sa part de responsabilité?»

Par la suite, les historiens qui vont se succéder, tant anglophones que francophones, vont adopter des positions plus nuancées, moins passionnés sur la question.

En 1977, l’historien et ancien professeur Neil Boucher prend une position peu commune, sinon inédite, parmi ses collègues acadiens. Son texte «Charles Lawrence – victime des études nationalistes» – se rapproche plutôt des positions des historiens anglophones du 18e siècle.

Selon Neil Boucher, les premiers historiens francophones ont écrit à une époque où «il fallait nécessairement que l’auréole de fierté française se réfléchisse dans les textes historiques, même au sacrifice de l’objectivité.» Il estime ainsi que plusieurs facteurs autour de Lawrence et de la Déportation ont été «oubliés».

En fait, Neil Boucher essaie de se mettre dans la peau de Lawrence. «Il confrontait un peuple ennemi qui, pendant 42 ans, avait refusé de jurer fidélité complète à la couronne britannique.» Les Français resserraient autour de la Nouvelle-Écosse un étau militaire. «Nous pouvons voir que Lawrence était le soldat que beaucoup d’auteurs canadiens-français et acadiens n’ont pas voulu reconnaître.»

Quoi qu’il en soit, Charles Lawrence n’a pu vraiment contempler le résultat de son œuvre. Lorsqu’il est mort en octobre 1760, les «Planters» de la Nouvelle-Angleterre ne faisaient que commencer à s’installer sur les anciennes terres des Acadiens.

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