Depuis quelques années, médias locaux et étrangers s’inquiètent d’une éventuelle «somalisation» d’Haïti, en référence à la situation qui sévit en Somalie, pays de la Corne de l’Afrique sous joug de bandes armées et de seigneurs de la guerre. Il ne s’agit toutefois pas que d’une simple métaphore journalistique. Les désastres naturels, la violence organisée et les corps mutilés rendent compte d’une bien plus cruelle réalité haïtienne.

Le 14 août, un séisme de magnitude 7,2 frappait trois départements de la région Sud d’Haïti, faisant plus de 2000 morts, selon des bilans encore provisoires. Les efforts de sauvetage ont été entravés lorsque la tempête tropicale Grace a frappé de plein fouet le pays quelques jours plus tard.

Le nombre de blessés (près de 10 000 personnes) a mis à rude épreuve les établissements de soins de santé déjà démunis. Haïti se classe parmi les 25 derniers pays en ce qui concerne les lits d’hôpitaux, avec ses 0,7 lit pour 1000 habitants. Cela range Haïti aux côtés de pays comme le Yémen et le Soudan.

Or, des dizaines d’hôpitaux à travers Haïti ont été endommagés ou détruits par le tremblement de terre. Toutes ces calamités sont survenues au milieu d’une crise sanitaire inédite provoquée par la pandémie de COVID-19. La nation caribéenne a reçu sa première cargaison de vaccins contre le coronavirus seulement en juillet. Moins de 0,2% de la population aurait reçu un vaccin.

Les opérations d’aide dans les régions touchées par le récent séisme sont venues offrir un heureux répit inespéré au gouvernement intérimaire en place, tant la crise politique qui accablait Haïti menaçait de devenir hors de contrôle.

Ariel Henry, un neurochirurgien âgé de 71 ans, avait été nommé au poste de premier ministre par le président haïtien, Jovenel Moïse, il y a un peu plus de deux mois, le 5 juillet. Deux jours plus tard, Moïse a été abattu en sa résidence privée.

L’assassinat a déclenché une ruée vers le pouvoir politique ainsi qu’une recherche effrénée des auteurs de l’assassinat de Moïse, mais l’enquête n’aboutira peut-être jamais. En Haïti, tout le monde sait que le pouvoir en place ne signifie pas grand-chose. Ses dirigeants répondent généralement à des puissances extérieures, en particulier les États-Unis, sous peine d’être renversés.

Par exemple, Henry est un cas emblématique. Il a été nommé premier ministre de facto du pays le 20 juillet, non pas au terme d’un processus démocratique haïtien, mais en vertu d’un communiqué de presse du «Core Group».

Dans la pure logique néocoloniale, ce Core Group est un consortium d’ambassadeurs des États-Unis, de France, du Canada, d’Allemagne, du Brésil, d’Espagne, des Nations Unies, de l’Organisation des États américains et de l’Union européenne. Ce sont eux, en l’absence d’un président ou d’un parlement fonctionnel (et même lorsque ceux-ci sont en place), les vrais maîtres d’Haïti.
Ariel Henry n’est donc qu’un simple courtier politique. Ses critiques font remarquer avec raison qu’il est toujours entouré de la même coterie de fonctionnaires qui ont servi le défunt président Moïse.

Ceux-ci servent les intérêts des puissances tutélaires et de la puissante quoique minuscule classe des affaires haïtienne, dont la mainmise sur l’économie du pays leur donne beaucoup plus de pouvoir que le gouvernement.

Les innombrables appels en faveur d’un dialogue et d’une transition démocratique de rupture ont ainsi été ignorés. En revanche, Henry maintient le projet controversé de Moïse de faire adopter une nouvelle constitution selon des procédures extraconstitutionnelles et sa volonté d’organiser des élections dans un contexte qui ne s’y prête pas encore.

Illégitime et de plus en plus impopulaire, le maintien au pouvoir de Jovenel Moïse reposait sur les gangs armés. Leur rôle dans la répression des opposants et des critiques et la défense du gouvernement est devenu flagrant.

Un chef de gang Jimmy Chérizier se surnomme «Barbecue», en raison de sa propension à bruler les corps de certaines de ses victimes. Sa décision de fédérer certains des gangs opérant dans la région métropolitaine de Port-au-Prince avait été saluée par l’ambassade américaine et le bureau des Nations Unies en Haïti.

Ce redoutable « bandit légal » a récemment ouvertement dirigé un rassemblement de plus de 1000 personnes en deuil dans la capitale, où il a juré de se venger au nom de son allié tué, Jovenel Moïse. Ces derniers jours, il a repris du service en semant la terreur dans les rues de la capitale haïtienne, défiant la police nationale en exhibant un incroyable arsenal d’armes de gros calibre importées.

«Barbecue» exige le départ du premier ministre de facto Ariel Henry, suspecté d’avoir participé à l’assassinat de Moïse. Au lendemain de l’assassinat de Moïse, la clique au pouvoir avait demandé une intervention militaire américaine.

Et si ce chaos visait à la justifier?

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