Samedi soir. Tout le monde est sur son trente-six à part quelques-uns qui ont visiblement eu de la misère à se rendre à trente. En attendant le début de la messe hebdomadaire, ça se chuchote fort des «tu sais pas la meilleure» pis des «ça a l’air que» dans le portique de l’église Saint-Pierre de Lavernière. On salue les ambulanciers Saint-Jean tout en se replaçant le toupet devant le grand miroir dans l’entrée. On entre dans la nef pis on s’installe dans son banc habituel.

Moi, j’ai environ 12 ans, et j’entre plutôt par la porte du côté parce que, oui, je suis servant de chœur. J’ai servi pendant plusieurs années. Je me souviens très bien du moment où le Père Lafrance était venu dans notre classe pour nous dire qu’à notre âge on pouvait être bénévole auprès du Bon Dieu en effectuant quelques petites tâches en soutane blanche pendant la messe.

En repensant à tout ça, j’ai l’impression d’avoir vécu à l’époque des Filles de Caleb. Moi, quand le prêtre nous rendait visite en classe, j’avais peur qu’il m’excommunie parce que j’avais mangé trop de chips au ketchup ou parce que j’avais regardé un bout de Dynastie en cachette. J’étais convaincu qu’il savait tout sur moi sans même que je lui en dise un seul mot. Il faut savoir que le Père Lafrance, c’était loin d’être Kiri le clown. Je n’ai jamais entendu quelqu’un affirmer: «Lionel était pissant dans son homélie à matin». Jamais. Alors quand il venait, on se tenait droit pis on écoutait en opinant du bonnet.

Eh bien, je ne sais pas exactement pourquoi, mais j’ai répondu «présent» à l’appel. Peut-être que j’avais le goût de gagner mon ciel de bonne heure dans ma vie. Une chose est sûre, c’est qu’en devenant servant de chœur, je me trouvais quelque chose à faire pendant l’heure que durait la célébration. Alors que les autres étaient assis à faire semblant d’écouter, moi j’attendais mon cue pour aller porter l’eau et le vin à l’hôtel.

En plus, j’avais un accès en coulisse avant le spectacle. J’avais le droit de connaître toutes les surprises de la soirée. Je découvrais avant les autres ce que la chorale allait chanter puisqu’ils pratiquaient dans la sacristie. Je savais que ce soir-là, on allait faire brûler de l’encens parce que ça fumait déjà depuis un bout en arrière. Je voyais aussi que c’était Monique pis Louis-Paul qui serviraient la messe. Je savais tout. Ça ne me donnait rien de le savoir, mais je savais tout. On a les primeurs qu’on peut…

Parmi les tâches à effectuer comme servant de chœur, la préférée de tous était sans contredit «faire les couverts». Ça, ça voulait dire, sortir les calices du tabernacle et enlever les couverts. Après la communion, quand ils revenaient, on remettait les couverts et on retournait les calices à leur place. On se battait à grand coup de «tu l’as fait la semaine passée fait qu’c’est à mon tour» pour avoir cette responsabilité. Mais quand Serge à Anne-Marie Cormier était là, c’est lui qui le faisait. Il était comme le parrain de la sacristie. À 14 ans, il avait pratiquement plus d’ancienneté que le prêtre en service. Nous lui devions respect… et le rôle de faiseux de couverts plus souvent qu’autrement.

Moi, je me ramassais souvent avec la tâche de l’antienne de communion. Ce que je devais faire, c’était de me rendre au micro et de lire une petite pensée tirée du best-seller «Prions en l’Église» pendant que le prêtre finissait d’avaler son lunch avec son shooter de vin de messe. J’étais probablement le seul qui aimait faire ça. J’avais déjà le goût du spectacle. D’ailleurs, je rêvais de dire autre chose que ce qu’il y avait d’écrit sur ma feuille. Juste imaginer les premières rangées avaler leur hostie de travers en entendant une bonne vieille joke de belle-mère me rendait très heureux.

Après ma carrière de servant de chœur je suis tranquillement devenu auditeur libre dans un banc en haut. Ça me permettait d’espionner qui était assis avec qui, comment était habillée celle-ci, comment celui-là n’écoutait pas du tout ce que le père Cormier disait en roulant tellement ses «r» qu’il nous faisait friser les oreilles.

Puis, petit à petit, j’ai décroché. Comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Je me suis éloigné de tout ça mais sans juger ceux qui restaient-là par habitude ou par conviction. Encore aujourd’hui, je ne juge pas parce que parfois, je me dis que c’est plus simple et rassurant de croire. Croire que quelqu’un de plus grand que nous veille et sera là pour nous ramasser dans le creux de sa main et nous permettre de nous reposer quand tout sera fini. Croire que peu importe les choix qu’on fait, peu importe le chemin qu’on emprunte, un être tout puissant nous comprend, nous supporte ou nous pardonne. C’est rassurant de croire ça, non?

«Dieu a créé l’homme à son image», nous a-t-on appris à l’école. Mais quand je regarde les nouvelles avec toutes ces chicanes de religions et les soi-disant crimes au nom d’un Dieu, je me demande si ce n’est pas plutôt l’Homme qui a créé Dieu à son image.

Allez en paix.

On se r’parle!

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