Les accusations de «diplomatie des otages» soulevées contre la Chine, à propos de l’arrestation par Beijing en décembre 2018 de deux ressortissants canadiens, une semaine après celle au Canada à la demande de la justice américaine de l’influente femme d’affaire chinoise Meng Wenzhou, étaient justifiées.

La libération des deux «Michael», quelques heures seulement après une entente conclue par la directrice des opérations financières de Huawei avec les autorités américaines, le vendredi 24 septembre, est bien un échange de prisonniers entre Washington et Beijing. Trois leçons principales peuvent être retirées de cette affaire.

Les faibles et les forts  

La première porte sur le poids du droit en politique internationale. Thucydide, l’historien de la Grèce antique considéré comme le père de l’école de pensée dite «réaliste» en relations internationales, faisait remarquer que «les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder».

L’«affaire Meng» confirme l’actualité de cette maxime. La Chine était prête à utiliser la détention de citoyens canadiens pour faire plier le Canada, pays beaucoup plus petit et moins puissant qu’elle.

Beijing a ainsi fait un doigt d’honneur à la primauté du droit dont se prémunissait Ottawa. Il était prêt à garder les deux «Michael» tant que Meng n’aurait pas été libérée.

«La justice, disait encore Thucydide, n’entre en ligne de compte que si les forces sont égales de part et d’autre..

C’en est là une dure leçon dont le Canada devra longtemps se souvenir.

 

L’intérêt national 

La deuxième leçon porte sur l’utilité de l’intérêt national. D’éminents avocats canadiens, parmi lesquels l’ancienne juge de la Cour suprême Louise Arbour et l’ancien ministre de la Justice Allan Rock, enjoignaient Ottawa de mettre fin au processus d’extradition de Meng, contre la libération de Michael Spavor et Michael Kovrig.

Un arrêté ministériel (autorisé par les lois canadiennes) eût suffi. Mais l’idée était vigoureusement rejetée par plus d’un au motif qu’elle aurait été une une prime à la diplomatie des otages et encouragerait d’autres pays à la pratiquer contre le Canada. Cette décision, disait-on encore, aurait nui également aux relations canado-américaines.

Le premier argument reste à démontrer. Le deuxième prouve que ceux qui s’opposaient à l’idée d’un échange de prisonniers entre le Canada et la Chine (ce que viennent de faire Washington et Beijing) font de l’«intérêt national», et non du «droit international», le principe directeur de la politique étrangère du Canada.

Or, la demande d’extradition de Meng découlait du retrait unilatéral américain d’un traité (sur le nucléaire iranien) négocié en 2015 par Washington lui-même (Obama), soutenu par le Canada et les alliés européens américains, la Russie et la Chine. L’intérêt national devait-il alors primer le droit international dans les décisions concernant ce dossier?

Il n’existe aucune définition canonique de l’intérêt national en relations internationales. Il est ce qu’en font les chefs d’État, à un moment donné, et en fonction de leur idéologie et de leurs valeurs. Supposons que l’intérêt national ait pu être un principe directeur pour la prise de décision dans l’affaire Meng.

Est-il vrai que l’intérêt national du Canada était mieux servi en refusant de libérer Meng en échange des deux Michael? Peut-on être certain que les conséquences auraient été nécessairement pires si Ottawa décidait de mettre fin au processus d’extradition?

 

La Chine, d’hier à demain

La troisième leçon est encore plus importante, car elle s’adresse à l’Occident entier. Avec l’affaire Meng, c’est la conception occidentale même de l’ordre mondial qui s’est trouvée remise en question.

Apparue aux 16e et 17e siècles, la conception occidentale des relations internationales privilégie le concept de souveraineté et l’égalité juridique des États comme fondement du droit international et de la diplomatie.

La Chine, au contraire, n’a durant des millénaires jamais entretenu avec d’autres pays de relations suivies sur un pied d’égalité. La raison en est qu’elle n’a jamais rencontré de sociétés d’une culture ou d’une envergure comparable aux siennes.

Les émissaires chinois envoyés à l’étranger n’étaient pas des diplomates, mais des «Envoyés célestes» de la Cour du Ciel. Et ce n’est qu’en 1861 que la Chine s’est finalement dotée d’une institution proche d’un ministère des Affaires étrangères.

La principale raison pour laquelle Beijing a adopté un comportement aussi répréhensible pour faire libérer Meng est qu’elle est un membre de l’aristocratie nationale. Huawei a été fondée par son père, Ren Zhengfei, ancien membre de l’Armée populaire de libération. Huawei a des liens bien connus avec l’État chinois.

Le Parti communiste chinois a vécu la détention de Meng comme une attaque à sa civilisation et à son progrès. Son leadership était prêt à remuer ciel et terre pour obtenir la libération de Meng. Et, pour ainsi dire, laver l’opprobre national.

C’est en cela que l’affaire Meng fait écho à la Chine d’hier. Et peut-être à celle de demain aussi.

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