Retour d’un gardien

C’est jour de rentrée pour moi. Sans être vraiment sorti de la paroisse, ne serait-ce que pour l’anniversaire d’une filleule que je n’avais pas revue depuis des lunes. La dernière fois, elle était enfant; cette fois, presque jeune adulte! Je reviens au journal: ça me fait du bien de vous retrouver à distance, alors que la plupart sont tannés de ces relations virtuelles!

Avec et pour vous, je reprends la conversation là où nous l’avions laissée. C’était à la fin juillet. Ça me semble une éternité. C’est fou comme on peut en faire des choses pendant l’été. Et à la fin, on cherche ce qui a marqué. Et ce qui a manqué. Comment résumer la belle saison?

En temps de pandémie mondiale, pas de grand voyage. Ni d’événements spectaculaires. Peu de visites inattendues. Comme la marmotte du 2 février, j’attends que l’astre covidien soit moins brillant pour sortir de ma tanière. En ce 2 octobre, j’ai encore des craintes. C’est pourquoi la routine fut le fil d’Ariane de mon été.

Je me suis amusé. J’ai aussi chanté le 15 août. Je me suis baigné dans la baie. Plusieurs fois dans le golfe. J’ai pleuré des amis partis. J’ai regretté une parole irréfléchie. J’ai cherché à comprendre une amie. J’ai cueilli des chanterelles. Des bleuets aussi! J’ai atteint le sommet d’une montagne. J’ai pris le bateau et je me suis retrouvé dans un lieu de paix. J’aurais voulu que ce soit aussi simple pour les misérables Afghans. Je me suis demandé comment les aider. J’ai souffert de mon impuissance.

J’ai pique-niqué. Une fois à Grand-Pré et deux fois à Miscou. J’ai pédalé la Véloroute. Et la vallée de Memramcook. J’ai apprécié un ermitage pour quelques jours de solitude. Et un chalet pour quelques nuitées. J’ai présidé des funérailles, beaucoup! Des baptêmes et des mariages aussi, heureusement! Animé un triduum sur Marie; prêché sur André, une Samaritaine et deux Acadiennes. J’ai accueilli des amis avec beaucoup de joie; et je les ai laissés partir avec la même joie. Ça prend tout cela pour faire un été. Ça prend tout cela pour faire un homme.

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C’est jour de rentrée épistolaire pour moi. Je laisse aller mes doigts sur le clavier pour observer la vie qui passe. Deux mois d’absence des pages de notre journal, c’est suffisant pour se demander si ça vaut la peine de reprendre l’écriture de la chronique sabbatique. Parmi les gens rencontrés cet été, certains m’ont dit manquer la page de spiritualité: c’est une nourriture hebdomadaire pour leur âme. Ça me semble déjà être une raison suffisante: faire plaisir en apportant un peu d’eau qui désaltère ou qui fait tourner le moulin de la réflexion.

Mais il y a plus. Je sens être le gardien de quelque chose. Sans savoir précisément de quoi. Peut-être gardien d’un regard bienveillant pour traverser l’écorce de la morosité et atteindre jusqu’à l’amande d’une autre réalité, celle-là caché aux yeux de chair. Le petit prince a raison: l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur.

En dépit des bouleversements du monde et des désordres de nos vies, il est possible de rester en paix en étant capable de voir une force cachée et secrète toujours à l’œuvre. La sérénité est inexplicable si on ne voit que les tourments, sans reconnaître des dynamismes déjà allumés qui n’attendent qu’à se manifester. Ils peuvent dissiper les brumes ténébreuses si nous les laissons éclairer ce qui reste dans l’obscurité: un verre d’eau offert, une fleur résiliente, un mourant souriant.

Nous nous privons d’une grande joie lorsque nous accordons trop d’attention uniquement à ce que nous apercevons. À ce qui est superficiel et parfois futile. C’est peut-être pour éveiller à cette joie que je voudrais être le gardien d’un regard qui met en lumière ce qui est enfoui ou caché.

Ça peut paraître présomptueux de croire être le gardien de quelque chose ou de quelqu’un. J’en conviens. Mais à force de se délester, on se déresponsabilise de tout. Chacun est alors laissé à lui-même. En pâture parfois. «Suis-je le gardien de mon frère? de ma sœur?» demandait Caïn à l’Éternel (Gn 4, 9). Bien sûr que oui!

Il me semble que chacun doit retrouver sa mission de gardien. Comme les artistes sont les gardiens de la beauté, les policiers sont gardiens de l’ordre et les journalistes gardiens de la vérité objective. Le jour où ces gens abandonneront leur rôle de veilleur, nous serons appauvris collectivement.

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Chacun a reçu la mission de veiller. C’est peut-être sur une personne ou une famille qui nous est confiée. Ou sur un village qui nous a élu. Ou sur une vertu qu’il nous incombe de protéger.

Les croyants peuvent se rappeler que ce qu’ils font à l’égard des autres, il y a quelqu’un qui le fait pour eux: un ange nous soutient en permanence. Je dis «ange» parce que c’est le mot que nous utilisons et comprenons le mieux. Je crois que les anges interviennent dans nos vies: ils nous protègent des dangers et nous guident sur la route. Ils nous relient à une réalité autre, à une vie de légèreté, de fraîcheur et de bonté. Ils nous ouvrent le ciel.

Comme Augustin, je préfère réfléchir à la fonction des anges, plutôt qu’à leur être même. Je croix qu’il y en a un (au moins!) qui vient à mon secours pour me guider et me rassurer. Même si je suis tenté de m’abandonner moi-même lorsque je ne me supporte plus par impatience, il ne m’abandonne pas. Il reste près de moi. Avec moi.

Aujourd’hui, c’est la fête des anges gardiens. Cette semaine, j’ai vu le mien sur une branche d’un grand érable qui se donne en spectacle de l’autre côté de ma fenêtre. Il prenait sa pause avec les oiseaux, alors que j’étais en prière. Il me semble l’avoir entendu murmurer à mon cœur: l’été fut rempli et beau… on va garder le même programme pour l’automne.

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