Depuis quelques années, les analystes s’étonnent de la différence entre l’Allemagne et les autres grands pays occidentaux dans de nombreux domaines, notamment politique et géopolitique. On peut cependant affirmer que tout a commencé avec l’arrivée au pouvoir en Allemagne de la chancelière Angela Merkel et le caractère exceptionnel du système électoral allemand.

Une leçon politique

En 1949, les législateurs allemands ont élaboré un mode de scrutin mixte d’une incroyable sophistication, mais dont les effets se manifestent aujourd’hui encore. L’une des spécificités de ce mode de scrutin est qu’il combine avec un enviable succès un scrutin majoritaire uninominal (un seul siège à pourvoir) avec un scrutin proportionnel.

Sur un bulletin divisé en deux parties, l’électeur allemand peut ainsi désigner le député de sa circonscription sur les 299 que compte l’Allemagne. Son deuxième vote lui permet de choisir, à la proportionnelle, sur une des listes présentées à l’échelle du Land (au total, seize Länder en Allemagne).

Les partis obtenant au moins 5% des suffrages exprimés à l’échelle du pays peuvent obtenir des sièges au titre du second vote pour compléter la désignation des 299 députés du Bundestag, Chambre basse du Parlement allemand.

Fait intéressant aux yeux des analystes, le deuxième vote (à la proportionnelle) est encore plus important que le premier (au scrutin majoritaire). C’est en effet ce deuxième vote qui permet de déterminer le rapport de force entre les différents partis représentés au Bundestag.

Le modèle allemand permet d’éviter un des écueils minant les grandes démocraties pratiquant uniquement le scrutin majoritaire uninominal à un tour. Dans un tel scrutin (comme au Canada, aux États-Unis et en Grande-Bretagne), les grands partis disposant de fiefs électoraux sont généralement avantagés. C’est aussi, en un sens, la démission de la réflexion au Parlement.

Or, convaincu qu’aucun parti n’aura la majorité absolue des sièges, le citoyen allemand a le loisir d’attribuer son premier suffrage au candidat d’un grand parti (vote utile) susceptible de former une coalition avec un parti plus modeste à qui il attribue son second suffrage (vote de conviction).

Le dimanche 26 septembre, l’Allemagne tenait des élections législatives afin de désigner le successeur d’Angela Merkel, qui a annoncé sa retraite après seize années passées au pouvoir à la tête de la première puissance en Europe et quatrième économie mondiale.

Les résultats de ce scrutin n’ont pas consacré un clair vainqueur. Jeudi, des négociations en vue de former une coalition gouvernementale tripartite progressiste commençaient à Berlin. Les dirigeants des Verts et du Parti libéral FDP, arrivés respectivement en troisième et en quatrième position aux élections, sont en pourparlers avec les sociaux-démocrates du SDP, arrivés premiers.

Une leçon géopolitique

Ces pourparlers pourraient prendre des mois. Cette lenteur inhérente au système allemand ne doit toutefois pas faire oublier que sa sophistication a permis au pays d’échapper jusqu’ici aux périls du populisme qui menace les grandes démocraties occidentales.

Aux États-Unis, Donald Trump s’était fait élire en 2016 sur la promesse de «construire un mur» à la frontière avec le Mexique. Au Royaume-Uni, Boris Johnson a remporté les élections en juillet 2019 sur celle de «reprendre le contrôle» des frontières et des lois du pays.

En France, Michel Barnier, qui brigue l’investiture du centre-droit à la présidentielle de mai 2022, a appelé à rien de moins qu’un moratoire sur toute immigration en provenance de l’extérieur de l’UE. Éric Zemmour, étoile montante de l’extrême droite française, menace d’expulser hors du pays jusqu’à 2 millions d’immigrants.

À l’opposé, les résultats des élections législatives allemandes du 26 septembre confirment que même la décision de Merkel d’autoriser en 2015 l’entrée en Allemagne d’un million de migrants et de réfugiés n’aura pas mené à une montée des extrêmes au pays. Les partis d’extrême droite ou d’extrême gauche ont fait des gains, mais aucun n’est proche du pouvoir.

Le leadership de Merkel, bien qu’imparfait, pourrait cruellement manquer à son pays et à l’Europe. Les États-Unis de Trump/Biden voient la Chine de Xi Jinping comme un «rival stratégique» à combattre, et l’Union européenne un «rival systémique» à regarder en chien de faïence.

Pendant la présidence allemande de l’Union européenne en 2020 (deuxième semestre), la détermination de Merkel a mené à la signature avec Beijing d’un grand accord sur les investissements.

Avec Vladimir Poutine, Merkel s’entendra sur le projet du gazoduc Nord Stream II, pour l’acheminement du gaz en Europe. Les détracteurs de la chancelière y voient un biais mercantile en faveur de son pays. Une lecture alternative reste possible.

Pour Carl von Clausewitz (1780-1831), la «guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens». Mais pour Montesquieu (1689-1755), auteur du classique De l’esprit des lois (1748), le «doux commerce entre les nations permet de pacifier leurs relations».

Merkel a semblé nettement préférer au jugement du général prussien l’intuition du penseur politique français.

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