Retrouver la bienveillance

Le bouleau est devenu jaune. Le tremble, orange. L’érable, rouge feu. Il y a quelques semaines, tout ce beau monde était au vert. Mais la couleur a pali. Pas seulement dans nos forêts et nos cours, mais aussi sur les tableaux faisant état de la pandémie. Comme les arbres, notre «vert» a perdu de son éclat.

Au printemps dernier, on retroussait fièrement les manches pour se faire injecter une sève qui laissait présager le meilleur. On voyait la lumière au bout du tunnel. Les mois d’été nous ont fait goûter «la vie d’avant»: à bas les masques, haut les mains au tintamarre, bras ouverts pour la visite. Et nous voici à l’automne avec un repli sur soi recommandé. Il n’y a pas que le temps frais qui nous fait rentrer à la maison. Les consignes aussi!

Les mesures pour endiguer la propagation lors de cette fin de semaine de l’action de grâce en ont découragé plusieurs. Exaspérés même! Pourquoi sommes-nous revenus en arrière? On pointe le gouvernement qui a assoupli les règles trop tôt et ouvert les frontières trop vite. On blâme ceux qui hésitent encore à retrousser leur manche. On se déchire sur les médias sociaux pour ramener les conspirationnistes à la raison.

Dans notre monde rural tissé serré, les défis me semblent plus grand encore que dans les grands centres. On peut identifier plus facilement ceux qui sont isolés des activités publiques. Les non-vaccinés, ce n’est pas que le chiffre abstrait de 10%; c’est un voisin, une collègue de travail, un membre de ma famille! Cela crée un contexte social de méfiance, de délation et d’insultes qui empoisonne l’air dont nous avons tous besoin pour vivre.

Le vivre-ensemble est difficile. Le repli sur soi constaté depuis le début de la pandémie, il n’est pas seulement dû aux bienfaits découverts de la vie avec ses intimes dans la chaleur du foyer. Mais il est aussi pour éviter l’autre, et surtout fuir les discussions qui nous divisent. Comment envisager cette 4e vague, alors que nos piles sont à plat?

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Il existe une disposition du coeur qui soutient, réconforte et rend la vie belle autour de soi: la bienveillance. Elle se manifeste d’abord en posant un regard aimant sur l’autre. Ce qui s’ensuit, c’est de faire attention de ne pas blesser avec des paroles, de proposer un service, d’encourager ou de demander pardon lorsque cela est nécessaire. La bienveillance est une pratique exigeante, et pourtant si nécessaire de nos jours.

Ce mot est évocateur: être bienveillant, c’est bien veiller sur quelqu’un. Comme une mère prend son enfant contre elle pour le réconforter et le calmer. Comme une cheffe d’entreprise choisit la bonté pour guider ses rapports humains. La bienveillance n’est pas la vertu des naïfs. Au contraire! Cet accueil lucide de l’autre nous oblige à reconnaître humblement que l’on n’a pas accès au mystère de l’autre, à ce qui motive ses choix et le pousse à agir de telle ou telle façon.

Je crois que la bienveillance a la capacité de nous lier davantage les uns aux autres. Elle peut même aider au rapprochement et à la réconciliation. Tant qu’on renvoie à une personne une image de soupçon ou de mépris, elle n’a pas le désir de changer et de se responsabiliser. Une plante peut-elle fleurir dans les épines et les ronces?

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Puisqu’elle est de l’ordre de la volonté, il est possible de choisir la bienveillance. Le premier cœur sur lequel nous sommes invités à veiller, il n’est pas loin. C’est le nôtre. Être bienveillant envers soi-même, c’est bien traiter son corps et lui donner ce dont il a besoin: le repos, l’activité physique, la gâterie d’une sieste ou d’une tisane, etc. Bien veiller sur son cœur aussi: écouter une pièce de musique qu’on aime, relire un texte qui nous fait du bien, s’accorder des temps de silence, de méditation, de prière.

En étant bienveillant pour soi-même, on peut le devenir pour les autres. Afin d’y arriver, il est nécessaire de reconnaître que personne n’est parfait. Et que nos relations humaines sont aussi imparfaites, parfois blessées et brisées. Cette reconnaissance permet d’avancer vers l’harmonie.

La joie se renouvelle quand nous vivons la fraternité, quand nous nous faisons proche des plus démunis, quand nous allons vers ceux qui ont des options de vie différentes et qui pensent différemment que nous. Nous pouvons alors nous enrichir de nos différences. Lorsqu’on demeure avec nos semblables en abordant uniquement des sujets qui font l’unanimité, on peut rester dans le superficiel et la futilité. Les relations profondes et significatives doivent parfois être éprouvées.

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Il y a un petit mot qui nourrit la bienveillance. Cinq petites lettres qui ont la capacité d’embellir nos journées: Merci. Trop souvent, nous entendons (et lisons) des paroles désagréables, des mots qui blessent et des jugements qui excluent. Comme antidote, la gratitude est la fleur d’un jardin arrosé par le respect des autres et l’appréciation des petites choses du quotidien.

En cette fin de semaine de l’Action de grâce, pourquoi ne pas faire l’inventaire de tout ce que la pandémie nous a appris et apporté? Il est décourageant (et si facile) de faire la liste de ce que nous n’avons pas et que nous aimerions avoir. En revanche, il y a une fraîcheur dans la reconnaissance de ce que nous avons: le souci d’une telle, l’engagement social d’un militant, le dévouement des travailleurs et des chercheurs, la sécurité recherchée par les gouvernants, le cycle bienfaisant des saisons, le dernier repas au chalet, etc.

Pour tout cela, dire «Merci» et ajuster son cœur à cet état de gratitude. Faire partie de ces personnes bienveillantes qui «deviennent des étoiles dans l’obscurité» selon les mots du pape François dans son appel à la fraternité (no 222). Il propose un chemin pour répondre au poète Apollinaire qui lançait cet appel il y a un siècle: «Il est grand temps de rallumer des étoiles». Nous avons besoin de lumière: il n’y a pas que les jours qui en perdent. Nos vies aussi! Merci de votre lecture. À vous maintenant de remercier.

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