Cette semaine, le Canada a peut-être subi l’une des plus vicieuses tentatives de subversion de sa démocratie dans l’histoire moderne. Dans un article publié mercredi, le National Post révélait qu’un groupe représentant les conservateurs d’origine chinoise exigeait la démission d’Erin O’Toole de son poste de chef fédéral du Parti conservateur du Canada.

Raison? Les appels réitérés de monsieur O’Toole en faveur d’une approche plus musclée d’Ottawa envers la Chine auraient eu pour effet de lui aliéner le soutien d’électeurs sino-canadiens (1,8 million en 2016) et de coûter au parti plusieurs sièges importants lors des récentes élections qui se sont soldées par une courte victoire des Libéraux de Justin Trudeau.

Ces récriminations doivent être prises très au sérieux. Elles confirment en effet qu’à mesure que le jour où la Chine pourrait dépasser les États-Unis en tant que plus grande économie du monde pointe à l’horizon, les démocraties occidentales perdent lentement non seulement la capacité qu’elles avaient depuis plus d’un siècle d’imposer l’ordre du jour à l’échelle mondiale, mais aussi de maîtriser leur agenda national.

Cette affaire révèle aussi un nouveau type de puissance dans les relations internationales contemporaines. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, le «hard power» (pouvoir de coercition) et le «soft power» (pouvoir d’attraction) des États-Unis ont servi de modèle pour mesurer la puissance.

Les puissances émergentes comme la Russie et la Chine ont cependant fait évoluer les fondements de la puissance. Elles cherchent à contrer l’influence des puissances occidentales en usant de formes indirectes de puissance, jusque-là peu connues, mais qui jouent un rôle de plus en plus important dans les nouvelles rivalités géopolitiques.

Le poids démographique de la Chine (1,4 milliard d’habitants) lui procure un important levier de puissance dont elle ne se prive pas: le sharp power. Le sharp power renvoie à des tentatives de manipulation de l’opinion publique en Chine, mais aussi à l’étranger.

Un mélange plus ou moins brutal de manipulation, de menace et de sanctions vise à imposer sa vision du monde de la Chine.

La Chine n’orchestre pas de coups d’État dans des pays à la manière de la CIA (service de renseignement américain), et n’empoisonne pas ses dissidents au plutonium à l’instar du régime russe.

En revanche, le Parti communiste chinois introduit un nouveau type d’espionnage international, enraciné dans l’hypernationalisme et l’hypercapitalisme. Par exemple, remontés contre Erin O’Toole, l’Association des conservateurs sino-canadiens préconise une position moins conflictuelle envers Pékin.

«Les immigrants du continent n’aiment pas le Parti communiste, mais ressentent toujours de l’affection pour la Chine en tant que nation», dira un porte-parole.

L’«affaire O’Toole» le montre bien: ce n’est pas un cas isolé. The Claws of the Panda (Les griffes du panda, 2019) du journaliste canadien Jonathan Manthorpe décrit bien certains des moyens utilisés par le Parti communiste chinois pour étendre son influence au Canada.

En juin dernier, 33 sénateurs canadiens ont voté en faveur d’une motion dénonçant le traitement des musulmans ouïghours par la Chine comme un génocide. L’un d’entre eux, Yuen Pau Woo, chef du Groupe des sénateurs indépendants, est présenté comme un pion présumé du régime communiste chinois. Ses critiques l’ont sommé de démissionner et de «rentrer chez lui».

Sauf que Woo reste imperturbable. Fin septembre, il récidive avec un tweet controversé au sujet de la libération de Michael Spavor et Michael Kovrig, les deux Canadiens détenus par la Chine en lien avec la détention au Canada de la femme d’affaires chinoise Meng Wanzhou.

Il écrira: un «jour heureux» pour les familles des Canadiens «et pour Meng», qui a été simultanément libérée et autorisée à retourner en Chine. Dans le même tweet, Woo exhorte au passage les Canadiens à réfléchir aux leçons tirées de cette affaire.

En décembre 2019, un édifiant article du Wall Street Journal démontrait que le sharp power chinois ne menaçait pas que les petits pays ou puissances moyennes comme le Canada. La NBA (National Basketball Association) et Hollywood, tout comme d’autres piliers de la société civile américaine, en ont fait l’amère expérience.

Dans un tweet, le directeur de l’équipe de basket des Rockets, Daryl Morey, avait exprimé en octobre son soutien aux manifestants prodémocratie de Hong Kong. Ce tweet avait rapidement été supprimé.

Trop tard. Le gouvernement chinois et l’opinion publique s’enflamment. La NBA a réagi en reconnaissant «l’offense causée par ce tweet». Ces excuses sont jugées insuffisantes.

La Chine sait qu’elle représente un enjeu économique majeur pour les joueurs de basket et les équipes. Le basketteur américain James Harden aussi. Lié à Adidas par un contrat de 200 millions $, Harden se présentera devant les médias chinois pour s’excuser de cette polémique. Il refuse désormais d’évoquer toute question autre que sportive.

Bienvenue dans l’ordre mondial «made in China»!

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