Ce qui se passe à la frontière de la Pologne et de la Biélorussie est plus que scandaleux, c’est un crime contre l’humanité: des milliers de migrants, sournoisement attirés par la Biélorussie, y sont massés dans l’espoir que la Pologne les laisse entrer sur son territoire.

Parmi ces migrants, beaucoup de Kurdes, alliés des forces occidentales dans la lutte contre le «califat» islamiste de Daech instauré en Irak et en Syrie entre 2014 et 2019. On se souviendra que ces infortunés Kurdes furent abandonnés à leur sort par l’Occident dès la fin de cette guerre.

Les voici aujourd’hui qui servent de monnaie d’échange dans la funeste partie de souque-à-la-corde que se livrent le Bélarus et l’Union européenne! Quelle honte!

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Comment ces migrants du Moyen-Orient sont-ils arrivés là, eux qui habitent à des milliers de kilomètres de cette frontière? Certainement pas sur des radeaux de fortune puisque la Biélorussie n’a pas de frontières maritimes. Ils sont venus par avion, incités à le faire par le gouvernement biélorusse qui s’est montré généreux dans l’octroi de visas de transit à ces migrants devenus des otages politiques.

En massant ces milliers de demandeurs d’asile à la frontière polonaise pour exercer sur elle une pression difficile à soutenir, la Biélorussie, fort possiblement avec la complicité de Moscou, se venge ainsi contre l’Union européenne qui multiplie les sanctions à son encontre depuis la réélection douteuse en 2020 du président biélorusse Alexandre Loukachenko, en poste depuis 1994 et résolu à y rester.

Dernier dictateur sévissant en Europe, il est interdit de séjour dans les pays de l’Union européenne qui refuse de légitimer sa présidence depuis l’an dernier. Furieux, il tente aujourd’hui de déstabiliser l’Union européenne en la menaçant de l’inonder de migrants.

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En fait, on assiste en direct à la «fabrication» d’une crise humanitaire. Car, après avoir joué le rôle de passeur de ces migrants jusqu’à la frontière polonaise, Loukachenko s’oppose maintenant à ce que ces derniers, devant le refus polonais de les accueillir, reviennent sur leur pas. Ils sont donc coincés entre les soldats biélorusses d’un côté et les militaires polonais de l’autre.

Déjà critiquée par l’Union européenne pour certaines politiques jugées trop à droite, notamment en ce qui a trait à l’accueil des migrants, la Pologne n’entend pas jouer le jeu du Bélarus en les accueillant sur son territoire, ne serait-ce que pour transiter vers l’Allemagne.

Car cette fois, l’Europe s’y refuse également, craignant un autre appel d’air comme celui causé par l’accueil d’un million de réfugiés et migrants en 2015, sous l’impulsion de la Chancelière allemande Angela Merkel.

Il semble que plus personne ne soit prêt à accueillir en bloc des nuées de migrants issus de pays où se terrent tant de djihadistes. La crainte que des terroristes ne s’y infiltrent en profitant de la confusion générale incite tous les États à la plus élémentaire prudence. Qui pourrait les blâmer?

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Comble de cynisme, le ministre des Affaires étrangères du Bélarus a eu le culot d’affirmer que cette arrivée massive sur son territoire de migrants – pourtant munis de visas biélorusses! – avait été orchestrée par la Pologne et l’Union européenne! Comme si cette dernière avait un quelconque intérêt à provoquer une nouvelle crise migratoire sur son territoire ou à ses frontières! Décidément, la fourberie humaine n’a plus aucune limite.

Il serait aisé de questionner la position de la Pologne. Pourquoi ce refus d’accueil? Mais la réponse est plus complexe que la question. Si la Pologne cède à la pression biélorusse, c’est l’Union européenne qui va se retrouver à gérer une nouvelle crise migratoire que la Biélorussie ne sera que trop heureuse d’alimenter.

Il s’agit ici d’une menace envers l’Europe. Une menace qui ressemble beaucoup à celle que fait peser sur l’Europe également le président Erdogan de la Turquie. Dans son cas, l’Union européenne accepte de lui verser des milliards de dollars pour contenir les migrants sur son territoire.

Mais jusqu’à quand? Quelle étincelle fera exploser ce baril de poudre?

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Loukachenko ne s’embarrasse pas de ces rançons monétaires. Il veut plutôt se servir de cette crise pour négocier avec l’Europe la levée des sanctions qui pèsent sur lui et son pays. Monnaie d’échange sous forme de chair humaine, de sang, de larmes.

Il y a trois issues possibles à cette crise humanitaire créée de toutes pièces. La première: l’Europe prend le risque d’ouvrir ses frontières, quitte à ne plus pouvoir endiguer un nouvel afflux de réfugiés et de migrants.

La deuxième: le dialogue. Mais il semble mal engagé, car la Russie et la Chine refusent que le Conseil de sécurité de l’ONU ne soit saisi de la question et aucun des protagonistes n’entend lâcher du lest.

La troisième: chacun campe sur son quant-à-soi à la frontière, la situation s’envenime, des escarmouches ont lieu, et de fil en aiguille, c’est l’escalade. La guerre est à portée de main. L’OTAN se mobilise, et le Canada est membre de l’OTAN…

C’est troublant et effrayant.

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En Amérique, ces situations vécues ailleurs ont un je-ne-sais-quoi irréel. J’imagine que c’était le même sentiment oscillant entre l’indifférence et l’exaspération qui prévalait ici, le 28 juin 1914, lorsque le prince François-Ferdinand d’Autriche est assassiné à Sarajevo par un jeune nationaliste serbe, Gavrilo Princip.

À ce moment-là, on ignorait que l’Autriche et la Serbie en viendraient à se déclarer la guerre à la suite de cet assassinat et que leur alliés respectifs se mettraient de la partie, la Grande-Bretagne se rangeant du côté de la Serbie contre l’Autriche, entraînant le Canada, dominion britannique allié à la France, dans l’enfer des tranchées sous des pluies de feu.

Bilan national: plus de 60 000 soldats canadiens morts sur les champs de bataille. Les parents et grands-parents de notre vieille parenté…

C’est ainsi qu’une crise diplomatique devient un casus belli et qu’on se retrouve à commémorer un Jour du souvenir tous les 11 novembre.

Les souvenirs s’accumulent et flétrissent sous l’oubli. Comme un bouquet de coquelicots fanés au pied d’un vieux cénotaphe.

Han, Madame?

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