«Minuit, Chrétien, c’est l’heure solonne-e-e-e-e-e-e-e-e-e-elle.

Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous.»

Mon Noël d’antan, c’est d’abord et avant tout un immense suspense. Chaque année, on s’entassait dans l’église de Lavernière quarante-cinq minutes avant le début de la messe pour ne rien manquer du récital spécial de la chorale La Vague. Chaque année, c’était à guichets fermés: alors que d’habitude on avait quatre bancs par personne, nous voilà rendus quatre par banc. Les manteaux exhibent leurs plus beaux poils et leurs plus belles odeurs de boule à mites. On voit du monde que ça fait un an, jour pour jour, qu’on n’a pas croisé dans un lieu saint. Il fait chaud dans la nef; même le divin enfant commence à suer entre le bœuf et l’âne. De cantique en cantique, on se laisse bercer par tout le cœur qu’y met le chœur. Plus la chorale s’exécute, plus la tension monte. Une question nous tenaille tous les entrailles depuis notre arrivée à l’église: c’est-t’i’ encore Gérard Nadeau qui va chanter l’Minuit chrétien c’t’année?

Certains préfèrent lui, d’autres aimeraient que ce soit Elphège, plusieurs souhaitent que les deux premiers laissent leur place à Réal Déraspe pour une fois, juste pour entendre ce que ça donnerait. Ça chuchote pas mal dans tous les bancs d’église: me semble que Gérard l’a assez fait. Elphège? Moi, j’aime mieux quand il chante Adeste Fideles. Pas sûr pour Réal, moi; on comprendra rien avec son accent du Havre-aux-Maison. Une chance que personne n’a pensé prendre les paris là-dessus à l’entrée; la chicane aurait fini pour poigner dans l’jubé.

Je me rappelle qu’une fois, avant la messe de minuit, mes parents m’avaient mis au lit pour que je me repose un peu. Pour me convaincre de dormir, ils m’avaient avisé que pendant mon sommeil le père Noël viendrait déposer mes cadeaux sous le sapin. Comme tout enfant qui reçoit une consigne de ses parents, je l’ai compris à ma façon: je n’ai donc pas dormi, mais j’ai fait semblant. Un beau semblant d’enfant. Pas crédible du tout. Et tout à coup, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître la voix de ma tante Annette chuchoter: «Vous mettrez ça en dessous du sapin; on se voit après la messe de minuit.» Pas de Ho! Ho! Ho!, rien. La porte se referme… et je venais de perdre mon innocence. Pour la deuxième fois de ma courte vie. La première étant lors d’un pyjama party de Noël à la maternelle. J’avais reconnu la bague et l’aftershave de mon oncle Gilles sur le père Noël. Ça te brise un imaginaire, ça. Mais pour être franc, j’étais beaucoup trop intrigué de savoir qui allait chanter le foutu Minuit chrétien pour m’apitoyer là-dessus. J’ai donc continué de faire semblant de dormir jusqu’à ce qu’on me dise que la sieste était finie.

Arrivait alors le moment où on enfilait du linge pas confortable acheté spécialement pour Noël et on partait pour l’église. Je me souviens du stationnement plein à craquer. Y’a même des soirs où le p’tit Augustin lâchait ses patates frites à l’aréna de Fatima pour venir gérer le parking à Lavernière.

Après la messe, on retournait chez nous. Je me revois, assis par terre devant le sapin, à attendre que mes tantes arrivent pour l’ouverture des cadeaux et le lunch de fin de soirée. Au menu: dinde, pâtés à la viande, crudités et sucreries. Notez que j’adoptais cette diète-là pendant les trois et parfois même quatre jours suivants Noël. Je mangeais de la dinde jusqu’à ce qu’elle me sorte des oreilles.

Le lendemain, le 25 décembre, c’était le souper de la famille Bourque chez pepé, en arrière de chez nous. Juste à y penser, l’odeur de la dinde qui cuit au four me remonte aux narines. Pour moi, ce souper-là a toujours été parmi mes plus beaux souvenirs d’enfance. Tout le monde réuni autour d’une même table. On parle fort, on rit, on mange bien et beaucoup trop et y’a du dessert en masse. Disons que la bibitte à sucre en moi jubilait pendant les Fêtes. Mes tantes cuisinaient assez d’affaires sucrées pour qu’on se tape la galette, les garçons les filles avec pendant l’année au complet.

Personnellement, j’aurais aimé qu’il y ait de la musique dans nos soirées. Je regardais Noël d’antan avec Fernand Gignac à la télévision, et je rêvais qu’un André Lejeune soit dans ma famille pour nous faire swigner la bacaisse dans l’fond d’la boîte à bois. Comme on n’était pas très «musique», on a choisi de se swigner la bacaisse dans le buffet. Chacun ses traditions…

Les réveillons de Noël sont à l’image des familles qui les organisent: certains sont festifs, d’autres moins. Mais l’important, c’est que ces Fêtes-là sont encore aujourd’hui des occasions de prendre une pause de nos vies chargées et de se reconnecter à nos familles, nos proches, nos amis, nos racines. Au-delà des cadeaux, des décorations, des livres en trop qu’on va prendre et de notre foie qui va nous en vouloir pendant quelques semaines, Noël c’est le temps de s’aimer. Juste s’aimer…

Et pour le p’tit gars que j’étais à l’époque, c’était l’occasion de finir les soirées la face dans le poil des manteaux qui sentent la boule à mites, à rêvasser pis à inventer mes premières histoires.

«Chanto-o-o-ons… le… ré… dempteur!»

Faque…? Qui c’qui va le chanter c’t’année, le Minuit chrétien?

On se r’parle!

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