Le buzz a commencé comme ça. Dans une entrevue au quotidien Le Parisien, le 4 janvier dernier, le président français Emmanuel Macron a déclaré une phrase-choc, «les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder». Ce qui a choqué bien des observateurs de la scène politique française, c’est l’usage du verbe «emmerder», jugé comme vulgaire ou du moins familier.

En fonction des cultures nationales, l’utilisation de ce qu’on appelle parfois un «gros mot» par un politicien peut être considérée soit comme un dérapage, soit quelque chose de banal. Par exemple, au Canada en 2011, lorsque Justin Trudeau, alors député dans l’opposition, avait traité le ministre de l’Environnement Peter Kent de «petite merde» (piece of shit) à la Chambre des communes, les médias en ont parlé pendant plusieurs jours. Les réactions diffèrent aux États-Unis où, particulièrement depuis la présidence de Donald Trump, on ne fait plus grand cas des vulgarités dites par les politiciens tant elles sont nombreuses.

En France, l’utilisation du terme «emmerder», dans une déclaration publique, est perçu par certains comme relevant d’un lexique peu «présidentiel», alors que pour d’autres, elle témoigne d’un souci d’authenticité, de parler comme le font bien des Français. Cependant, l’utilisation du terme par le président Emmanuel Macron, qui a habitué les Français à un lexique plus complexe, laisse croire que l’utilisation de ce mot était calculée et s’insérait dans une stratégie de communication planifiée.

Cette stratégie relève de la politique de la division. Autrement dit, la stratégie d’Emmanuel Macron ne consistera pas à se présenter comme le président de tous les Français, comme le veut la formule consacrée, puisqu’il annonce ouvertement chercher à en «emmerder» une partie. Ainsi, il accepte volontiers de se priver d’une partie minoritaire de l’électorat, les non-vaccinés, en espérant faire le plein de vote chez l’autre partie – majoritaire – de l’électorat, les vaccinés.

Qui plus est, en disant vouloir «emmerder» les non-vaccinés, il force ses adversaires – qui aurait pu être tenté par un discours plus modéré – à prendre clairement position dans le débat. Sa position claire et polarisante permet de souligner le flou qu’entretiennent certains politiciens, notamment chez Les Républicains à droite et chez la France insoumise à gauche, qui oscillent entre soutien et opposition au passe vaccinal.

Cette petite phrase permet aussi à Emmanuel Macron de clairement se dissocier de l’extrême droite qui, sans être nécessairement antivax, est plutôt indulgente envers les non-vaccinés parce qu’elle sait qu’ils représentent une partie importante de son électorat. Par exemple, Marine Le Pen du Ralliement national – ancien Front national – et Éric Zemmour s’opposent à la vaccination obligatoire au nom des libertés individuelles.

L’extrême droite se trouve piégée et risque de s’embourber dans ce débat en cherchant à ménager la chèvre et le chou. Qui plus est, en stigmatisant une minorité et en utilisant un langage peu «politiquement correct», le président Emmanuel Macron brouille les cartes en reprenant à son compte les codes et le ton populiste de l’extrême droite

Cette stratégie de la politique de la division qui consiste à stigmatiser une partie de son électorat peut s’avérer une arme à double tranchant. Par exemple, en 2016 aux États-Unis, Hillary Clinton, alors candidate démocrate à l’élection présidentielle, a payé cher d’avoir stigmatisé les électeurs de son adversaire Donald Trump en les qualifiant de «pitoyables» (deplorables).

Cependant, dans le cas d’Hillary Clinton, les électeurs de Donald Trump représentaient près de la moitié de l’électorat américain. En France, plus de 90% de la population admissible a reçu au moins une dose de vaccin. Le risque de jouer la carte de la division semble donc moins grand pour Emmanuel Macron.

On peut toutefois se demander en quoi aiguiser les clivages entre vaccinés et non-vaccinés est souhaitable pour l’intérêt général dans l’actuelle pandémie. Bien qu’on ne puisse que donner raison à Emmanuel Macron d’exprimer clairement une position provaccination pour l’ensemble de la population, il est loin d’être évident que sa formule saura convaincre les plus récalcitrants.

Autrement dit, il est difficile de croire que c’est en stigmatisant cette population qu’on les convaincra de se faire vacciner. La démarche, prônant l’affrontement plutôt que l’apaisement, semble donc relever de la stratégie électorale plutôt que de la stratégie de gestion de la crise sanitaire.

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