– Hugo, c’est l’heure d’se l’ver. Faut être su’l’quai d’bonne heure si on veut être sûr de monter à bord.
– Pas déjà? Me semble que j’viens d’me coucher…

Il est de bonne heure. En fait, tellement de bonne heure que même l’heure est couchée à c’t’heure-là. Évidemment, la veille d’un départ, on s’endort toujours plus tard qu’on aurait voulu. On est excité, on pense à ce qu’on souhaite faire pendant nos vacances. Ça arrive encore à 37 ans; imaginez à 7… Donc quand le cadran sonne ou, dans ce cas-ci, quand mon père vient me réveiller, disons que la levée de corps se fait difficilement.

Quand j’étais petit, on ne sortait pas des Îles chaque année. Mais chaque fois qu’on prenait le bateau, c’était pour aller visiter ma tante Georgine et mon oncle Dorice au Nouveau-Brunswick. À l’époque, c’était le Lucy Maud Montgomery qui faisait les traversées. J’ai dû faire le tour de ce bateau-là des centaines et des centaines de fois. Je le connaissais par cœur.

– Hugo, manges-tu avant de partir? Si oui, ça serait l’temps.
– Non, j’ai pas faim.
– T’es sûr? Parce que tu l’sais que si tu manges pas, tu vas p’t’être avoir mal au cœur…
– Ben, non j’aurai pas mal au cœur; j’ai pas l’mal de mer.
– Mais dès que je mettais le pied dans le bateau, le mal de cœur me poignait et j’en avais pour un bon bout avant de me sentir mieux. Je n’avais pas le mal de mer, mais disons que lâcher le plancher des vaches avec l’estomac vide, ça fait un effet bœuf. Papa, lui, se lançait toujours à la cafétéria pour déjeuner dès qu’il montait à bord. Il affirmait que ça l’empêchait d’avoir le cœur flottant. – – Mais moi, comme il était déjà trop tard, j’allais vite dehors pour prendre l’air.

Je passais une grande partie des cinq heures de traversée sur le pont à me remplir les poumons de sel et à regarder les vagues caresser le devant du bateau. Je m’accotais le menton sur la rampe et je laissais le vent souffler sur mon visage et imprimer dans ma tête l’image paisible d’un horizon infini.

– Fais attention quand tu t’accotes ici. Tu sais c’qu’a arrivé à memé Lapierre ?
– Non. Qu’osse qu’i’ y’a arrivé?
– Ben, v’là pas longtemps, quand elle a braqué pour aller voir mononc’ Albert, à Québec, un coup su’ l’bateau à l’a sortie dehors pis a s’a accotée de même, comme toi… Elle a bâillé, le vent a poigné dans son dentier pis il est tombé à l’eau. A l’a été obligée de se faire faire un nouveau set de dents à Québec. J’te dis qu’elle l’a pas trouvé drôle.

L’anecdote m’amusait, mais comme je ne portais pas de dentier, je pouvais bâiller aussi souvent que je voulais.

Quand j’étais tanné d’être dehors, je retournais dans le bateau et je me promenais. Et je me promenais encore. J’allais vraiment sneaker partout. Comme si j’allais découvrir un racoin que je n’avais pas encore remarqué.

Puis j’allais voir mes parents qui se reposaient dans la salle où il y avait la télévision. On se rappellera que cette salle-là proposait les seuls bancs du bateau qui pouvaient s’incliner. Un bon gros dix degrés d’inclinaison pour ne pas trop déranger le voisin d’en arrière. Évidemment, comme les gens y venaient pour dormir, il n’était pas possible de monter le volume de la télé. Je ne sais pas si vous le savez, mais «Les anges du matin» avec Christine Lamer et Denis Bergeron pas de son, c’est aussi plate qu’une galette à la poudre écrasée par un 18 roues.

– Maman, as-tu d’l’argent?
– Pour quoi faire?
– J’voudrais m’acheter un crayon du bateau.
– Ben prend ton argent; tu t’a amené 10$.
– Nan, mais ça, c’est pour d’autres choses.
– Mais pourquoi veux-tu c’te crayon-là?
– C’est juste qu’il est vraiment trippant. Y’a comme un vrai bateau dedans qui avance pis qui recule que tu penches le crayon.
– What idée! … Tiens. Tu m’ramèneras l’change.

Chaque année, quand on partait en vacances, je me ramenais un crayon comme ça. J’avais donc deux ou trois ans pour le perdre et pouvoir m’en racheter un autre le voyage suivant.

Pour les curieux, le 10$ que ma mère disait que j’avais emporté, c’était en fait un rouleau de 25 cents que j’apportais dans mon sac à dos pour jouer aux «machines à boules» dans la cafétéria. Dans mon souvenir, à l’époque, il y avait trois jeux: un de guerre avec un «vrai» fusil, le jeu Mappy et le fameux Pacman. Je crois que ce n’est jamais arrivé que les trois fonctionnent en même temps. Il y en avait toujours au moins un qui était défectueux. J’en ai passé de l’argent dans ces jeux-là… et je n’ai pas gagné grand-chose en retour.

En 1998, le Lucy Maud a été remplacé. Une page d’histoire a été tournée. Aujourd’hui, quand j’ai la chance de prendre le bateau pour les Îles, j’amène rapidement mes enfants dehors pour qu’ils se remplissent les poumons de sel et que le vent souffle sur leur visage et imprime dans leur tête l’image paisible d’un horizon infini… pendant que je leur raconte l’histoire du dentier de leur arrière-grand-mère Lapierre.

On se r’parle!

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