La politique canadienne est toujours plus influencée par les débats états-uniens que le contraire, et l’enjeu de l’avortement n’échappe pas à cette règle. La nouvelle que la Cour suprême américaine s’apprêtait à renverser l’arrêt Roe v. Wade, une décision de 1973 rendant inconstitutionnelles des restrictions trop sévères à l’accès à l’avortement, n’a pas manqué de susciter un tollé au Canada.

Rappelons que le droit à l’avortement a été décriminalisé au Canada avec l’arrêt Morgentaler en 1988, mais que l’accès à ce service n’est pas garanti. Alors qu’environ 80% des Canadiens s’inscrivent aujourd’hui dans le camp pro-choix, pourquoi semble-t-on incapable de clore cet enjeu une fois pour toutes?

Premièrement, les anti-choix demeurent bien représentés à Ottawa, par l’entremise du Parti conservateur. Une quarantaine de membres de ce caucus – incluant tous les députés conservateurs néo-brunswickois – ne croiraient pas au droit des femmes de choisir, selon la Campaign Life Coalition.

Cela dit, ce n’est pas parce que tous les députés anti-choix sont dans le même camp que les autres partis politiques peuvent se vanter de leur bilan respectif. Les libéraux ont promis depuis longtemps d’assurer le droit à l’avortement, mais se font avares d’actions concrètes. Un amendement à la Loi canadienne sur la santé afin d’imposer des standards de service pancanadiens pourrait être un pas dans la bonne direction… à moins que les provinces ne contestent une telle décision.

Ce qui nous amène au deuxième enjeu: celui de la compétence en santé. On le sait bien, ce sont les gouvernements provinciaux qui prennent la très grande majorité des décisions dans ce domaine selon la constitution canadienne. Cela mène à des disparités importantes d’une juridiction à l’autre.

Par exemple, de la centaine d’hôpitaux offrant l’avortement chirurgical au Canada, la moitié se retrouve au Québec – contre un seulement à l’Île-du-Prince-Édouard. L’enjeu juridictionnel crée aussi un bras de fer entre provinces et gouvernement fédéral. Rappelons qu’en campagne électorale l’été dernier, Justin Trudeau se targuait d’avoir serré la vis à Blaine Higgs en retenant «des millions de dollars» de transferts fiscaux en guise de punition pour le manque criant d’accès à l’avortement au Nouveau-Brunswick. (Au final, le montant réel retenu par le fédéral fut de… 140 216$).

Enfin, les femmes qui cherchent de l’aide trouvent difficile d’être référées au bon endroit. Les médecins qui s’objectent à l’avortement pour des raisons morales n’ont aucune obligation, à part en Ontario, de référer leurs patientes à un collègue. Sur internet, la désinformation et la propagande pullulent. Les «cliniques d’aide» camouflent souvent leurs desseins pro-vie afin d’attirer les femmes en détresse.

Le renversement de Roe v Wade présente un recul indéniable des droits des Américaines. Toutefois, au Canada, il pourrait avoir l’effet inverse, soit une prise de conscience sur la précarité d’un droit que plusieurs considèrent acquis, alors que la réalité sur le terrain est toute autre. À un moment où le mouvement anti-choix jubile de de cette victoire américaine, il est plus que temps de voir à protéger et à bâtir sur nos acquis, de ce côté de la frontière.

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