L’avenir sera-t-il, comme l’écrit Julian Barnes dans L’homme en rouge, «un avenir indigne d’être l’avenir du présent»? On peut légitimement se poser la question quand on apprend que le gouvernement du Canada entend porter en appel le récent jugement de la Cour du Banc de la Reine relatif à l’unilinguisme de la lieutenante-gouverneure du Niou-Brunswick. Qu’en est-il aujourd’hui de l’avenir de l’Acadie?

Je me le demande en écoutant les réactions de Justin Trudeau et compagnie, penauds comme des enfants pris en flagrant délit d’hypocrisie après le jugement en question et qui promettent: «On ne le fera plus.»

Menteurs!

Ça fait cinquante ans qu’ils nous font cette promesse! Et le premier à l’avoir fait, c’est Trudeau 1er. Sa loi sur les langues officielles devait régler le problème du fait français au Canada, une fois pour toutes. Promis.

Ce qu’elle a réussi, surtout, c’est de lier encore plus le sort de la francophonie canadienne au Parti libéral fédéral, faisant passer les francophones du pays du statut de victimes sacrificielles à celui d’otages constitutionnels.

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Et s’il faut reconnaître quelques améliorations dans le sort des francophones, le sort de la francophonie en général, lui, reste lié à des contingences politiques conjoncturelles qui mettent à mal les prétentions visionnaires des libéraux fédéraux.

C’est pourquoi nous nous retrouvons sans cesse avec des crises linguistiques sur les bras. Quand ce n’est pas l’hôpital Montfort en Ontario, c’est le transfert de programmes fédéraux à la Colombie-Britannique; quand ce ne sont pas des contraventions non-bilingues, c’est la gestion des districts scolaires ou la construction d’écoles françaises. Sans compter les multiples nominations d’unilingues anglophones à des postes névralgiques.

Et je vous ferai grâce du dossier des ambulanciers de ce Niou-Bi officiellement bilingue qui se vante de servir de modèle à l’ensemble du Canada alors qu’il peine à servir adéquatement l’ensemble de ses propres habitants francophones dans leur langue!

Non, des fausses promesses, on en a connu d’autres, et on paye encore le prix d’y avoir cru!

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Alors, quand on apprend que le gouvernement du Canada va porter en appel ce jugement, apparemment pour des questions de «technicalité juridique», on rue dans les brancards. On crie à la manipulation politique obscène. On rage d’impuissance. On se dit que le coussin est assez bourré, qu’il n’y a pas de place pour une seule menterie de plus!

Va-t-il falloir que l’Acadie se mette à zyeuter d’autres cieux plus cléments au fait français en Amérique pour que le Canada – tel qu’il est vécu à Ottawa, la piteuse capitale nationale capable de se laisser dangereusement assiéger pendant des semaines par une meute d’hurluberlus ignares –, en vienne à comprendre que le destin canadien ne dépend plus des menteries que le fédéral distribue allègrement aux francophones, mais bien plutôt à leur disposition à y croire; et que lorsque l’élastique pètera, il sera trop tard pour venir limoner: «on ne le fera plus».

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Parlant langues officielles, souvenons-nous que l’ancien premier ministre Stephen Harper commençait toujours ses discours en français par respect pour l’origine des premiers Européens à s’installer au Canada. En Acadie, plus précisément!

Justin Trudeau, de son côté, lui qui aime tout le monde plus que tout le monde, ne livre généralement qu’une partie congrue de ses discours en français, un français-à-l’anglaise, disons. Ciel, parlerait-il le «google»?

Et ses deux tuteurs-ès-francophonie-acadienne, les ministres Dominic LeBlanc et Ginette Petitpas, très versés eux aussi dans le «google», peuvent difficilement lui être d’un quelconque secours à cet égard, trop empressés à l’accommoder.

Au moins, le ministre Dominic LeBlanc promet que le successeur de la lieutenante-gouverneure actuelle, Brenda Murphy, sera bilingue. Là, on peut le croire sur parole puisque selon la convention qui veut qu’un francophone succède à un anglophone, le prochain lieutenant-gouverneur devrait être francophone!

Imagine-t-on une nanoseconde qu’Ottawa puisse nommer un francophone unilingue à ce poste? Scandale, tu dis?

La ministre Ginette Petitpas, de son côté, a affirmé que cet appel visait à «regarder des items techniques de la Constitution». Traduction française, s’il vous plaît.

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«On ne le fera plus!», jurent-ils. Oui, vous le ferez encore! Parce que d’autres situations aussi affligeantes se présenteront. Des situations qui opposeront, encore une fois, les droits linguistiques des francophones à des critères fédéraux pensés en anglais, rédigés en anglais, promulgués en anglais, et charitablement traduits en français à l’intention des otages francophones afin qu’ils continuent à remplir les urnes en faveur des libéraux.

C’est ça, la réalité! Dans ce qu’elle a de plus cru. De plus pervers.

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Et faut pas s’imaginer que ce serait mieux avec les conservateurs fédéraux actuels, empêtrés qu’ils sont, dans leur insupportable course au leadership, à débattre du droit à l’avortement, pourtant légal au Canada depuis 1988.

Et après, ce sera quoi? L’annulation du droit au mariage de personnes de même sexe? Et pourquoi pas, tant qu’à y être, une diminution des droits linguistiques des francophones du pays en ajoutant des clauses «là où le nombre le justifie» de plus en plus strictes! Et pourquoi pas de nouveaux pensionnats assimilateurs?

Quand la mesquinerie a le vent dans les voiles, la tornade n’est pas loin!

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De son côté, Justin Trudeau a beau multiplier les excuses «woke», son pays recule en lorgnant du côté sombre de son passé, à l’époque où sa communauté francophone était perçue comme une troupe de danse folklorique.

Un peu comme ce qu’on est en train de faire avec les autochtones, invités à exécuter partout des pas de danse qu’on applaudit à tout rompre pour se donner bonne conscience. Se contenteront-ils longtemps de nos mises en scène?

Enfin, quand on pense qu’en cinquante ans le Canada n’est toujours pas parvenu à établir légalement que ses gouverneurs-généraux, ses lieutenants-gouverneurs provinciaux, ses juges de la Cour suprême, ses hauts-fonctionnaires à la tête de société d’État doivent être impérativement bilingues (environ 40 personnes), alors que ses dirigeants ne cessent de nous répéter «on ne le fera plus», on comprend mieux le mépris grandissant qu’inspire aux citoyens la classe politique. Quelle disgrâce!

Han, Madame?

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