Dérangement: changement qui trouble l’ordre et la disposition qui étoit en des choses arrangées – définition du Dictionnaire universel de furetière (1690).

Grand dérangement: l’expression est depuis longtemps en vogue pour décrire le drame vécu par les Acadiens au 18e siècle. Mais elle ne fait pas l’unanimité et certains voudraient même qu’on cesse de l’utiliser. Mais d’où vient ce terme et que veut-il dire exactement?

L’historien Ronnie-Gilles LeBlanc est sans doute celui qui a le plus étudié l’historique et la signification de cette expression. Dans l’ouvrage Du Grand Dérangement à la Déportation, qu’il a dirigé, l’historien Ronnie-Gilles LeBlanc s’est penché sur ce terme consacré.

L’historien et généalogiste Placide Gaudet débute ainsi son livre Le Grand Dérangement – sur qui retombe la responsabilité de l’expulsion des Acadiens, paru en 1922 : «Nos pères ont qualifié leur bannissement de l’Acadie du nom de Grand Dérangement et leurs descendants ont continué à lui donner cette appellation.»

Mais qui sont ces «pères»? Et ont-ils réellement utilisé le terme «Grand Dérangement»? Pas tout à fait.

Selon Ronnie-Gilles LeBlanc, la première mention de «dérangement» par des Acadiens survient en 1773, soit 18 ans après le début de la Déportation de 1755. Six Acadiens originaires de Beaubassin signent une déposition dans laquelle ils parlent d’une déportée, «cependant en ce temps elle se trouvait déjà à la Caroline ensuite du dérangement produit par la guerre».

Une autre déposition de la même année fait référence à la Déportation en parlant de «dérangement des guerres». Enfin, au même moment, d’autres Acadiens utilisent le terme «révolution des guerres». L’historien avance que «dérangement» et «révolution des guerres» pourraient avoir eu alors le même sens.

Il faut attendre 1802 pour revoir le mot «dérangement» apparaître. Dans une lettre à l’évêque de Québec, Mgr Pierre Denaut, le missionnaire Antoine Bérard, qui se trouve alors à Richibouctou-Village, écrit «…après le dérangement de l’Acadie, il a été trouvé beaucoup de choses cachées dans la terre…»

Mais la première utilisation connue de l’expression «Grand Dérangement» nous vient non pas d’un Acadien, mais d’un Québécois : l’abbé Jean-Baptise-Antoine Ferland. Ce prêtre professeur et historien a écrit un journal lors d’un séjour en Gaspésie. Paru en 1863, on voit dans l’ouvrage: «Peu d’événements ont causé des aventures aussi romanesques, aussi curieuses, que le grand dérangement; c’est ainsi que les Acadiens ont nommé leur expulsion de la terre de leurs pères».

L’abbé Ferland nous dit que les Acadiens ont nommé leur expulsion «grand dérangement», mais nous n’avons pas d’exemples écrits à l’époque. Il est fort probablement que c’était alors dans la tradition orale.

L’élite acadienne commence à s’approprier ce terme une vingtaine d’années plus tard. Dans son discours d’ouverture de la première Convention acadienne à Memramcook, en 1881, le grand nationaliste Pierre-Amand Landry souligne que «Notre nombre aux Provinces maritimes après « le grand dérangement » (les guillemets sont dans le texte original) n’excédait pas dix mille et le tout était composé de petits groupes cachés.»

À quoi «Grand Dérangement» fait-il référence au juste?

Si l’expression «Grand Dérangement» est largement utilisée depuis le 19e siècle, sa signification n’était pas toujours exactement la même. Ainsi, lorsque des Acadiens en 1773 parlent de «dérangement des guerres» ou de «dérangement produit par la guerre», on parle ici davantage que la Déportation de 1755 comme telle. On inclut les Acadiens qui n’ont pas été déportés bref, qui ont été «dérangés».

D’un autre côté, lorsque le nationaliste Pascal Poirier parle les premières fois de «Grand Dérangement», il semble accoler l’expression uniquement à la Déportation et non à l’ensemble des épreuves subies alors et par la suite par le peuple acadien.

De son côté, Ronnie-Gilles LeBlanc a fait sienne l’idée voulant que le début du Grand Dérangement se situe vers 1750 avec la destruction des villages de la région de Beaubassin.

Pour ou contre le Grand Dérangement?

L’utilisation même du terme est toujours critiquée, même si, en 2003, par une Proclamation «royale», le gouvernement du Canada, à l’issue d’une négociation avec des représentants du peuple acadien, a décrété le 28 juillet «Journée de commémoration du Grand Dérangement». Cette date avait été choisie pour souligner la décision formelle du Conseil de la Nouvelle-Écosse, dirigé par Charles Lawrence, le 28 juillet 1755, de déporter l’ensemble du peuple acadien.

Déjà en 1937, Henri Bourde de la Rogerie, dans un ouvrage sur l’histoire de Saint-Pierre et Miquelon, qualifiait le terme de Grand Dérangement de «timide» et de «naïf».

Depuis, l’expression est critiquée de temps à autre, plusieurs soulignant qu’elle minimise la gravité de l’événement.

En 1998, le groupe néo-écossais Grand Dérangement sort un album comprenant la chanson Y’a jamais eu de Grand Dérangement. Tout cela peut sembler ironique. Dans une entrevue en 2005, l’auteur de la chanson, Michel Thibault, expliquait l’avoir composée parce que l’expression comme marque identitaire était pour lui un fardeau et qu’on devrait s’en «libérer» selon lui: «Grand Dérangement, c’est un terme que j’avais jamais aimé du départ, c’est comme on dirait que c’est un euphémisme pour atténuer la sévérité de notre histoire, mais Grand Dérangement, c’est quoi, est-ce que nous sommes des dérangés? J’aime autant être un déporté qu’un dérangé.»

Pour le meilleur ou pour le pire, l’expression n’est pas à la veille d’être mise aux oubliettes, ayant, depuis longtemps, été adoptée par une très grande majorité d’Acadiens et d’Acadiennes pour qui, oui, il y a toujours eu un Grand Dérangement.

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SOURCES :

  • Convention nationales des Acadiens, vol. 1, Shédiac, N.-B., Imprimerie du Moniteur Acadien, 1907.
  • Le Grand Dérangement, Sur qui retombe la responsabilité de l’expulsion des Acadiens, Placide Gaudet, Ottawa, Imprimerie de l’Ottawa Printing Company, 1922
  • Du Grand Dérangement à la Déportation, nouvelles perspectives historiques (sous la direction de Ronnie-Gilles LeBlanc), Chaire d’études acadiennes, Université de Moncton, 2005
  • Journal d’un voyage sur les côtes de la Gaspésie. Les Soirées canadienne, 12e livraison, décembre 1861.

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