La reine est morte! Je savais que j’écrirais ça un jour dans une chronique. Je la préparais mentalement. Je me disais que ça pourrait prendre du temps, on meurt pas mal vieux dans sa famille. Depuis la mort de son mari le prince Philip, l’an dernier, il était devenu évident que sa santé déclinait rapidement. On dit que ça arrive souvent avec les vieux couples. Et puis, bang: la reine est morte.

Difficile d’expliquer ce que j’ai ressenti. Tout d’abord, un choc. Je me répétais «la reine est morte!, la reine est morte!» mais ça ne se rendait pas au cerveau. Je ne parvenais pas à enregistrer l’information. Quasiment comme si soixante-dix ans de ma vie venait de disparaître. J’étais sidéré.

J’étais sidéré et, subitement, tout ce que j’avais pensé écrire à son sujet lors de son ultime départ, était disparu dans la brume. Confusion des sentiments.

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On a l’impression que la reine est présente dans notre vie depuis toujours. Quatre-vingt-dix pour cent des actuels habitants de la planète sont nés sous son règne. Il y en a peu de gens comme ça dans nos vies.

Et dans le cas de la reine, non seulement elle était là depuis toujours, mais elle était partout: des anciennes cennes noires jusqu’aux billets de banque. Sur les timbres. Ou bien c’est son nom qu’on voyait partout, dans des documents, au fronton d’édifices. Des rues, des ponts, des hôpitaux, des espaces publics nous rappelaient sans cesse sa présence. Même nos passeports!

Et dire qu’elle habitait à des milliers de kilomètres et qu’on ne pouvait espérer la voir en personne qu’une fois ou deux dans la vie. En fait, elle habitait notre vie.

Son omniprésence était telle qu’au moment de sa disparition le monde s’est subitement arrêté, retenant son souffle jusqu’à l’annonce que l’inéluctable s’était produit.

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La reine est morte! J’ai beaucoup pensé à l’Acadie depuis. Essayant d’imaginer vos réactions. J’en ai eu des échos dans les médias. Étant donné l’histoire de l’Acadie, et surtout à cause de la Déportation, on peut comprendre facilement que plusieurs vouent une aversion à la monarchie britannique.

Un phénomène semblable se produit au Québec, à cause de la défaite des plaines d’Abraham qui signait l’arrêt de mort de la Nouvelle-France.

Mais il ne faut pas confondre la reine et la Couronne. C’est à la Couronne qu’il faut envoyer ses suppliques pour obtenir des excuses «royales». En 2003, il y a bien eu une reconnaissance des torts subis à la Déportation, mais c’est une reconnaissance sans excuses. Ce qui n’était pas pour nous rendre la monarchie plus sympathique!

Toutefois, il y a un élément dont on ne parle jamais lorsque ce dossier est évoqué et c’est le fait que c’est le gouvernement fédéral qui présente la demande au nom de l’Acadie, c’est lui qui en choisit les termes, c’est lui qui la rédige. Et il y a fort à parier que c’est le gouvernement fédéral libéral du temps qui a choisi la formule de la «reconnaissance des torts subis» en la présentant à la reine.

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Il n’y a donc pas seulement la reine (lire: la Couronne) qui s’est montrée réservée dans cet acte de reconnaissance; il y a surtout le gouvernement fédéral du temps qui en a fait passer une petite vite aux Acadiens, en croyant qu’avec un peu de froufrou médiatique, cette mascarade contenterait le bon peuple et que la chose finirait par tomber dans l’oubli.

D’ailleurs, le gouvernement libéral du temps s’est résolu à présenter cette demande seulement quand un député du Bloc d’origine acadienne a présenté une motion en ce sens. Les libéraux ont voulu damer le pion au député bloquiste pour éviter que les vilaines idées souverainistes ne se répandent hors-Québec, vu que ça pourrait donner aux Acadiens l’envie de ne plus se contenter de demi-mesures.

Voilà qui nous enseigne comment on peut faire de la très petite politique avec de nobles idéaux!

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La reine est morte! Dans les semaines et les mois à venir, on va lentement se faire à cette idée, surtout à force de voir surgir la face du roi Charles comme un «pop-up» dans les médias.

Au fil des ans, je me suis amusé à me moquer un peu de la famille royale. Me semble que c’est une des rançons de sa gloire. Et je ne m’en priverai probablement pas à l’avenir. Mais pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, comme des centaines de millions de personnes partout dans le monde, je prends la mesure de l’impact que cette femme peu encline aux démonstrations d’émotion a eu sur la conduite des affaires du monde, dans une discrétion absolue qui rend hommage au caractère sacré de la responsabilité qui lui a été imposée par sa naissance.

C’est peut-être ce qui nous a le plus interpellé chez elle, alors que notre civilisation tend à effacer toute marque de sacré du paysage.

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Quant au roi Charles, je pense qu’il sera une force positive. Je me souviens jusqu’à quel point il a fait rire de lui dans les années 1970 et suivantes à cause de ses positions avant-gardistes sur l’environnement, l’agriculture bio, la déforestation, l’urbanisme à échelle humaine, l’aménagement durable, la lutte aux changements climatiques, entre autres. Aujourd’hui, toutes ces questions sont d’actualité.

Il a aussi démontré une empathie réelle envers les enfants de milieux défavorisés en créant un fonds pour leur venir en aide. Il a ainsi aidé 125 000 jeunes entrepreneurs à créer leur propre entreprise. Bref, il n’est certes pas aussi déconnecté de la réalité que certains voudraient le faire croire.

Cela dit, je peux me tromper et dans ce cas je vous présenterai des excuses officielles. Des vraies excuses. Des excuses royales! Dans dix ans.
Entre-temps, il faut s’attendre à ce que s’ouvre un débat sur le maintien de la monarchie au Canada. Si on l’abolit, on la remplace par quoi? Y a toujours le bonhomme Trump qui se cherche une job…

Han, Madame?

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